Voyageur sans visage


J’ai traversé la Libye et la Tunisie à pied. Et j’ai vu la mer pour la première fois. De l'autre côté, l'Europe, toute illuminée. Je suis monté sur un bateau, avec d'autres, tant d'autres. La frêle barque s'est retournée, je ne savais pas nager, je voyage maintenant au fond de la Méditerranée.

J'ai fui le village en courant, sans me retourner, en me bouchant les oreilles. J'ai couru jusqu'à la capitale, puis l'aéroport. J'ai regardé les avions partir loin, si loin, dans le ciel paisible. Je me suis arrimé au-dessus des roues du plus grand, et j'ai attendu. Quand il a décollé, mon cri de joie ne s'est pas entendu. Mes vieilles cordes n'ont pas tenu, je me suis écrasé sur l'abominable terre.

J'ai donné tout mon argent à l'homme qui m'a promis la liberté. Je suis montée dans un camion, puis dans un autre, un autre encore. Je n'ai rien vu de tous les paysages, il faisait noir et froid. Je me suis serrée contre mes compagnes, leur enseignant les quelques mots français étudiés dans un livre. Le voyage s'est terminé dans une grande ville, mais laquelle ? On ne nous a rien dit. C'est sur le trottoir d'un boulevard métallique que j'ai appris l'Allemand.

J'ai pris un avion pour Paris, après avoir volé à un vieil homme son ticket d'embarquement. A la douane, on m'a arrêté. Je n'avais pas de papiers. Je les avais mangés, je ne voulais pas qu'on me renvoie dans mon pays. Cela fait maintenant deux ans que je vis dans la zone internationale de l'aéroport, regardant par les immenses vitres les avions décoller vers des pays qui ne me font même plus rêver.


Valérie Bezard

Lire les comment taire et donner le tien
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