Je voudrais vivre loin de la solitude


Quand je suis parti, l’espoir avait déjà déserté depuis longtemps, alors j’ai tenté de suivre sa trace. Même la terre tremblait de faim. J’ai laissé ma famille, promettant d’envoyer de l’argent dès que j’aurais trouvé du travail, là-bas, de l’autre côté de la mer.

Là-bas, il faisait gris, triste et froid. Les gens ne m’ont jamais souri. J’ai trouvé un travail, puis un autre, un autre encore. Tous payés au matraquage. J’ai presque tout donné à ma femme, à mes enfants, logeant dans une petite chambre pendant quarante ans. Je n’ai pas pu trouver une maison, un appartement plus spacieux, je n’avais pas assez. Alors ils sont restés de l’autre côté de la mer, et moi ici.

Et puis un jour, on m’a dit que j’étais trop vieux pour travailler. J’aurais aimé retourner dans mon pays, mais mes enfants ne me reconnaissent pas. Ici je suis un immigré, là-bas un émigré. Je ne suis jamais moi, je flotte entre deux mondes. L’avion est le seul endroit où je me sente ancré, mes racines se sont envolées.

Qui suis-je aujourd'hui ? Prenez une photo, on a 20 ans, et puis on en a 70. Que s’est-il passé entre-temps ? Je n’ai pas de souvenirs. Celui qui n’a pas de famille n’en garde aucun, ils se dissolvent le long du néant.

Parfois, je m’inquiète. De ma mort. Je suis fatigué de vieillesse. Ici, il faut payer pour avoir une tombe, et je n’ai pas assez. Je ne veux pas mourir comme tous les autres, ceux que la mort a croisés dans leur chambre minuscule et qu’on a découvert plusieurs jours après. Là-bas, ma maison est à côté du cimetière. Là-bas, on ne paie pas sa tombe. C'est de la terre, c'est de la peau. On vous enterre parmi les fleurs.

Je voudrais vivre éloigné de la solitude.


Valérie Bezard

Lire les comme en terre et donner le tien
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