Tu voulais des nouvelles de moi ?


Tu voulais des nouvelles, que te dire ? La vie suit son chemin, mon nouveau travail me plaît, Jérôme s'asphyxie dans le sien, les enfants vont bien, apparemment. Tu sais ce que c'est, tant qu'ils ne s'entretuent pas, on garde bon espoir d'une éducation correctement réussie. Voilà, rien d'extraordinaire. Je pourrais te raconter que l'un de mes collègues entremêle les battements de mon coeur, que Jérôme ne songe plus souvent à faire l'amour, tout du moins avec moi, mais rien de tout cela. En tout cas de mon côté, que sais-je du sien ?

C'est peut-être cela le problème : il n'y a pas grand-chose à raconter. Une vie passe et on a si peu à en dire, on effleure des banalités. Depuis longtemps on a effeuillé nos rêves un à un, il en reste à peine un imperceptible souvenir, une mélodie lointaine dont on entend parfois gémir quelques notes, petit tempo intérieur écartelé qui nous rappelle qu'on a existé. Une fugue, un accord tellement mineur...

Quelle comédie que la vie.

Tu voulais des nouvelles de moi ? J'habite encore vaguement mon corps mais plus vraiment mon esprit, je n'ai ni grand bonheur ni véritable souffrance, rien ne me touche, ne m'entache, mon électrocardiogramme s'aplanit de jour en jour. Je pourrais te dire que je vais bien, que je souris souvent, par habitude, qu'on apprécie toujours mon humour, mes petits plats et mon oreille attentive. Je fais semblant depuis si longtemps qu'il me semble être née ainsi. Je bouge, mais je ne suis plus là, ni nulle part ailleurs, même pas dans un monde intérieur, retranché, ni dans une galaxie inconnue. Je respire, mais je ne sens rien. Parfois, je perçois une onde de raz-de-marée qui tressaille tout au fond, une envie d'arracher les tentures bordeaux des fenêtres, de jeter les meubles à terre, de renverser les rayons de produits dans les magasins. Rage vaine qui s'engloutit d'elle-même. Parfois aussi, dans la rue, le métro, je ralentis, ralentis, jusqu'à presque m'arrêter là, sans force, suspendue à jamais entre deux instants, comme si j'étais désactivée.

Je suis désactivée.

Je cherche un sens tout en sachant qu'il n'en existe aucun, sauf l'infiniment petit qu'on applique soi-même tel un décalcomani sur sa vie, le regard qu'on appose sur son propre chemin. Je n'ai plus de regard, je suis devenue aveugle à mon existence.

Je suis atone, dépeuplée, comme un champ dévasté, sans même l'excuse d'avoir subi une apocalypse. Je suis un vieux volcan qui n'explosera jamais. Pour voiler ces tréfonds éteints, j'ai planté des paravents en surface, semblant d'estival, un peu de bleu et de verdure, quelques nuages épars sous l'azur.

Tu voulais des nouvelles de moi ? Je ne te raconterais rien de tout cela, tu ne comprendrais pas, débarquerais avec ton inquiétude pesante en bandoulière, effrayant mon entourage qui ne remarque rien, soulevant la crête des vagues jusqu'à la tempête. Tu ne ferais que désordonner mon chaos.

Alors je te parlerais simplement de mon quotidien, des expos, des cinés, des soirées chaudes d'été, de mes débuts en peinture et en sculpture. Rien de tout cela ne nourrit mes racines atrophiées, je resterai toujours sur ma faim. Mais personne n'en saura rien. Je veux vivre tranquille, continuer à mourir en silence.

Comme chacun.


Valérie Bezard

Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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