A cet inconnu qui me ressemble tant


Il faisait déjà chaud à mon réveil. De la fenêtre ouverte, j'ai humé l'odeur naissante de l'été. Dans la cour, un arbre, quelques plantes savoureusement soignées par la gardienne de l'immeuble. Elle caquetait déjà avec les locataires qui partaient travailler. D'habitude, ils la saluaient et s'enfuyaient, pressés. Ce matin, ils formaient un petit attroupement autour d'elle. La brise apporta à mon deuxième étage quelques paroles : " Il était si souriant, jamais je n'aurais pu imaginer qu'il puisse se suicider ". Un suicide, ici ? Je tendis l'oreille. " Il s'est jeté de la fenêtre de sa chambre, vers minuit. Mon mari ne dormait pas, il a alerté les pompiers. Le corps était agité de spasmes ". Vers minuit ? Je lisais dans un silence total et n'avais rien entendu, pas un cri, pas une sirène. " Les policiers m'ont demandé ce que je savais de lui. Un homme charmant, jovial, toujours à plaisanter. Mais discret, il ne disait jamais rien de lui ". Je souris : les gens qui ne laissaient rien transparaître, ça la titillait. De qui s'agissait-il ? " Ils vont revenir pour questionner les locataires. Mais je ne vois pas avec qui il pouvait être intime. Pas marié, sans enfant, je ne lui connais pas de famille… Peut-être se sentait-il seul. Ou alors il n'assumait pas son homosexualité ". Un homo dans l'immeuble ? Elle devait fumer ses plantes ! Pourtant, son auditoire acquiesçait. " Ou alors c'est son travail. Il avait reçu une lettre recommandée de son entreprise ". La garce ! Rien ne lui échappait ! Je jetai un coup d'œil sur la lettre qui traînait depuis la veille sur ma table de chevet. Volait-elle ainsi des bribes de vie de chacun pour les raconter à ces vautours ? Je décidai d'intervenir : " Eh ! ", criai-je. Mais personne ne m'entendit. Je hurlai plus fort. En vain. Ils dévoraient, recueillis, les propos de la commère. Je plaignis un instant cet inconnu qui me ressemblait tant et que je n'avais jamais remarqué. " Sa fenêtre est toujours ouverte, cela me fait froid dans le dos ". Ils avaient enfin levé les yeux, suivant la ligne invisible qui reliait son doigt à la brèche funeste. Et regardaient tous dans ma direction. J'étais mort cette nuit et n'en avais aucun souvenir.


Valérie Bezard

Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


Accueil
Accueil
Les éditos
Les éditos
Les textes
Les textes