J'aurais dû aller au défilé de Le Pen


Comme ça, j'aurais pondu un truc bien saignant et caustique. En plus j'aurais eu le temps, puisque c'était le matin, et le Phil n'aurait pas râlé, cet exploiteur de ma masse travailleuse. Mais non, je suis allée à l'autre, celui qui a rassemblé soi-disant 400 000 personnes alors que les rues débordaient de partout, que Paris était en pleine hémorragie humaine. Alors bon, je ne vais pas vous raconter comment j'ai eu du mal à retrouver mes copains et comment je les ai rapidement perdus. Ça l'fait pas. Pis j'vais pas vous chanter les slogans, y a pas de son. Je peux éventuellement vous décrire l'atmosphère, mais même PPDA en a parlé au JT. Ou alors vous citer quelques pancartes croustillantes, mais ça risque d'être comme les histoires vécues super drôles qui sont arrivées à des potes et qu'ils vous racontent autour d'une bouffe. Sorties du contexte, elles font marrer personne.

Donc j'aurais dû aller au défilé lepéniste (tiens, le correcteur automatique de Word n'a pas l'air choqué par ce mot). Déjà, la foule n'était pas serrée dans un mouvement fraternel et louche. Ça permet de respirer. Le problème, c'est les conneries qu'on inhale au passage. Se farcir une heure du discours de Le Pen, faut être motivé (Motiv.é.s Motiv.é.s, il faut se mooootiver, mmh, excusez-moi, une réminiscence). Il y a même de fortes chances que je me sois endormie. Et, à mon humble avis, cette attitude n'est pas conforme. Pas envie de me faire réveiller à grands coups de gégène branchée sur le courant de l'Opéra, moi.

Mais bon, il y aurait eu matière à dresser des portraits intéressants. Par exemple, hier soir au JT, un reportage sur des militants du nord qui allaient pour la première fois à la Kapitale. Elle, un peu stressée : " J'ai peur. De l'insécurité et du racisme. Surtout pour mes enfants ". ? ?? Aaaah, moi pas tout comprendre, là. Certes, il est connu qu'il ne fait pas bon se promener à Paris au bord de la Seine pendant un défilé du FN. Mais bon, théoriquement, la dame n'avait rien à craindre de ce côté-là. Mais le racisme ? Le journaliste aurait pu faire un effort pour l'amener à développer ce point intéressant. Car le téléspectateur lambda est obligé de se livrer à des élucubrations, ce qui, après plusieurs heures de marche à bramer des slogans, ne m'apparaissait pas de tout repos. Donc, racisme. La modame elle a peur que sa blancheur interpelle les parisiens, d'une couleur douteuse, elle l'a vue à la télé, et qu'elle se fasse agresser par cette armée de bougnoules et/ou de gauchistes qui envahissent le macadam parisien ? Bwana, bwana, pis que ses filles soient traînées par les cheveux en direction d'une hutte africaine pour calmer les ardeurs sexuelles de grands Blacks ? Bref, j'aurais adoré la rencontrer !

L'autre hic, si j'étais allée à ce défilé, c'est mon humeur taquine. Pas ma faute : j'ai une fâcheuse tendance à naviguer sur du 2e degré, à prendre pour de l'humour un certain nombre de propos. Donc, s'il est évident que je n'aurais pas beuglé " Mort au FN ", parce que j'adore les chiens, mais pas quand on les démuselle en me regardant d'un sale oeil et en criant " Attaque, Adolf ", je suis quasiment persuadée que je n'aurais pu m'empêcher d'émettre quelques petites remarques guillerettes. Je n'y peux rien : c'est génétique. Et on ne lutte pas contre la génétique. Déjà, quand j'étais en fac à Assas (un an d'humour noir), je plaisantais comme une folle furieuse sur certains us et coutumes du Gud, tandis que mes comparses me regardaient, inquiets pour ma santé, en chuchotant " Moins fort, moins fort ". Même quand Martinez faisait ses cours dans un amphi voisin et que ses élèves faisaient un vacarme épouvantable, je croyais qu'ils le huaient. " Non, ils l'applaudissent ", m'avait dit ma copine Agnès, effarée devant tant de naïveté auditive.

Bref, si j'étais allée au défilé FN, je suis sûre que j'aurais bien rigolé. Et puis, à l'heure qu'il est, je serais célèbre : mes morceaux seraient exposés quelque part dans Paris, il y aurait plein de fleurs et " d'anonymes " qui se recueilleraient devant. Et puis p'têt même que ça aurait décidé les crétins décérébrés qui veulent voter blanc à prendre une position plus claire contre le borgne. P'tain, j'aurais été super utile, merde ! Tandis que là, ma grand-mère ne m'a même pas vue à la télé !


Valérie Bezard

Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


Accueil
Accueil
Les éditos
Les éditos
Les textes
Les textes