Echappée céleste


Voilà, ça s'est passé il y a quelques instants, je crois. Je roulais tranquillement, regardant tous ces gens qui évoluaient en roller, en vélo, devant moi, ou qui me croisaient. Des groupes d'amis, avec leurs enfants, des couples de jeunes amoureux. Certains avec des chiens, qui galopaient la langue au vent. Je me suis rendu compte que j'avais ralenti, peu à peu, mes amis s'éloignaient, surveillant d'un oeil leurs descendances.

Et je me suis arrêtée presque sans m'en apercevoir. Le rythme s'était tari, j'avais perdu la moelle. J'ai levé lentement le visage vers le ciel. Et j'ai décidé de rester là, j'ai basculé doucement et me suis retrouvée sur le dos, regardant les nuages. Le monde allait trop vite, je n'avais jamais réussi à suivre sa cadence, j'étais restée en bordure. La lente avancée des nuages me convenait mieux.
- Valérie !
C'était un cri, un appel inquiet, ils avaient dû remarquer ma disparition. Trop tard, j'étais partie, déjà trop loin pour répondre. Je fixais les nuages à travers mes lunettes de soleil, peut-être allaient-ils m'accueillir parmi eux.
- Elle ne réagit pas. Merde, que s'est-il passé ?
- Ne la bouge pas !

Voilà, là c'est maintenant. Des voix, connues, d'autres non, tourbillonnent autour de moi. Je vais bien, je voudrais les rassurer, mais cela me ferait redescendre, je ne veux pas revenir. Je ne veux pas retrouver cette grappe de souffrance inutile qui s'engouffre dans les moindres recoins dès que je m'ouvre et qui m'oblige à rester fermée, enfermée, murée en moi. Je suis comme un barrage dont on ouvre les vannes, qui engloutit la vallée. C'est trop insupportable. J'aurais bien aimé, moi aussi, glisser sur le fil des événements, sans me poser de questions, ou juste ce qu'il faut. Moi, j'en avais trop, elles ont débordé, m'ont fait exploser la tête.
- Elle a les yeux ouverts.
- J'appelle les pompiers.
Zut, ils m'ont enlevé mes lunettes, la lumière est trop crue, je ne l'aime pas. Et ces ombres fantomatiques qui se penchent sur moi, tentent de sonder mon esprit. Poussez-vous, vous me gâchez le ciel. Laissez-moi tranquille, je ne suis pas à ma place ici, ni vous au-dessus de moi, chacun la sienne.
- Ils arrivent.
Les pompiers ? Cela me ferait presque sourire. Je repense à ... Non, pas d'échappée dans la mémoire, elle me ramènerait à un autre présent, le leur. Et pourtant, je sens un lointain passé remonter de tréfonds oubliés. Non, pitié, je n'en veux pas, pourquoi m'ont-ils caché le ciel ? Les autres m'ont barré la terre, il y a longtemps. Ils m'ont ancrée dans ses profondeurs, enterrée vivante, à toujours me dénigrer. Ils m'ont empêchée de voler, et maintenant que je pourrais, on rameute la cavalerie. J'espère qu'elle arrivera trop tard, comme toujours dans Lucky Luke.
- Comment est-elle tombée ?
- On nous a dit qu'elle s'était écroulée brutalement.
Même pas vrai, les témoins ne sont jamais fiables, c'est bien connu. Les voix s'éloignent, ou c'est moi, peut-être. Le passé me happe. Ils étaient obsédés par ma manière de me nourrir. Et eux, privés pendant la guerre, ça les rendait dingue une gamine qui chipotait à chaque repas. Alors ils m'accusaient de tous les maux, je n'étais jamais assez bien, je n'étais pas assez ceci, pas assez cela, toujours. Je picorais, et ils me haïssaient. J'ai continué à picorer la vie, à la toucher du bout des lèvres, à l'ingérer en service minimum. Et à entendre une petite voix dévastatrice dans ma tête, une petite voix qui me cassait en mille morceaux. A terminer leur travail de dévastation. Ils ont bien manoeuvré, cela m'impressionne soudainement. Ils ont créé un circuit automatique, il n'y a qu'à brancher un fil pour qu'il se mette en route. J'ai continué à me faire le mal qu'ils ont inscrit en moi.
Je n'ai jamais été moi, alors ?
Non, plus de questions, je les connais toutes, et pourtant j'en invente sans cesse de nouvelles, ou crée des variantes. Trop tard, définitivement trop tard.
- Il y a du sang sous sa tête.
Pourquoi serais-je tombée dans le sang d'un autre ? Beurk. J'aurais dû regarder au sol, mais j'étais aspirée vers les nuages. Maintenant, c'est malin, ils ne vont jamais vouloir me laisser ici, sous le ciel, sous ma voûte.
- Fracture du crâne.
Mon dieu - s'il en existe un -, ce que ces gens sont incompétents ! Faut-il que je me relève d'un bond pour le leur prouver ? Tant pis pour eux, ils ne le sauront pas avec moi, je suis bien, si bien, si légère, enfin. Le passé a disparu, l'avenir n'existe pas, je flotte dans le présent.
- Apportez le brancard et appelez l'hélicoptère.
Vraiment n'importe quoi. Je retourne vers les nuages, m'approche peu à peu. Me poser sur cette toile brumeuse, sourire aux formes étranges qui planent vers des destinations inconnues. Peu importe où ils vont, eux s'en moquent. Pas moi, avant. Et à force d'y attacher de l'importance, je suis restée statufiée, n'osant pas bouger, de peur de me tromper de chemin. Errant dans les couloirs du monde. Stop. Ma vie est ailleurs, maintenant, tant pis si j'ai manqué le train. Pourquoi ne puis-je m'empêcher de reculer ainsi, les pensées me raccrochant au sol ? C'est agaçant. Concentrons-nous vers Là-Haut.
- Trop tard.
Non ce n'est pas trop tard, je vais y arriver.
- Quoi ?
- Elle est morte.
- Ce n'est pas possible !
Ce n'est pas possible, je n'ai même pas atteint le premier nuage, leurs voix me retiennent, m'agrippent. Vont-ils un jour se taire ? Leurs hurlements m'exaspèrent. Je vais être obligée de bouger, et puis de leur expliquer que je veux rester là, que tel est mon choix, et après je serai enfin tranquille. Il faut que je bouge. Il faut que je bouge. Ce serait bien si j'y arrivais. Ai-je attendu trop longtemps ?
Tant pis. Bifurcation.
Ça y est, je cours sur les nuages. Mon grand-père et mon chien m'y attendaient.


Valérie Bezard

Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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