Choisis ta cage (si tu le peux)


Il en était certain maintenant, le travail avait été inventé pour oublier la brèche plantée dans les tripes, ne pas couler dedans en hurlant de frayeur. Trop de temps libre ouvrait un puits d'angoisses, faisait tutoyer le vide, toucher à l'inutilité de toute entreprise, fusse-t-elle amoureuse, rapprochait dangereusement de la mort, qui vous aspirait doucement comme une sangsue géante. Travailler permettait de n'aspirer qu'à une seule chose : avoir du temps libre. Un marathon sans fin pour tenter de le rattraper, le plaquer au sol, et le déguster lentement. Un temps tellement compté qu'on ne pouvait craindre un seul instant s'égarer dans un quelconque labyrinthe métaphysique. Travailler permettait de glisser sur le fil des années sans s'apercevoir réellement qu'elles cavalaient telle une horde déchaînée, vous striaient le visage au passage, broyaient les membres, tranchaient la gorge. Le temps était charcuté en plages horaires serrées, rythmées par un métronome impitoyable qui vous hurlait dans les oreilles sa symphonie méphistophélique. Prisonnier des différentes sphères de l'existence, si toutefois vous aviez la chance d'avoir un emploi, une famille, des amis, un peu de sexe et de loisirs à l'occasion, vous finissiez échoué comme une méduse au bout de la vie, sans avoir même songé ronger un seul barreau.
Travailler décervelait.

Mais ne pas travailler, c'était hurler de douleur, de peur et de faim. Une autre cage. Disposer de trop de temps vous emportait comme une lame de fond vers la noyade.

Pas le choix. De toute façon, vous mourrez asphyxié.


Valérie Bezard

Lire les comme en terre et donner le tien
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