A vide


Tu es là, tu souris, tu plaisantes, tu ris, tu parles, tu réponds aux questions, tu en poses, tu t'intéresses. Tu es là, tu manges, tu baises, tu lis, tu sors, tu vagabondes.

T'as l'air normal. Parfaitement normal. C'est-à-dire normal comme tout le monde. Pas plus ni moins névrosé. Pas plus moche, pas plus con, si ce n'est moins. T'en sais rien. Tu t'en fous. T'es là, mais t'es pas là. Et tu sais pas où t'es.

Tu écoutes, tu dialogues, mais il y a ce voile opaque, cette brume étrange entre le monde et toi. Tu ne veux pas t'isoler davantage, dire serait admettre, admettre serait plonger, alors tu caches. Tu triches. Tu joues un rôle, dès que tu n'es plus seul. Tu t'efforces de paraître là, présent, normal, bien, à défaut d'être heureux. Tu t'accroches à l'instant, t'espères qu'il va chasser le fond, le murer, l'anéantir. Mais le fond persiste, faut que tu te concentres sur les paroles que t'entends, tu paniques, qu'attend-on de toi, tu ne sais plus, tu ne sais même plus qui t'es, t'es vide, désespérément vide, anéanti, en distorsion, perdu, la tempête s'accentue de jour en jour, peu à peu tu plies, peu à peu tu ploies. Tu t'atrophies. Chaque confrontation avec autrui te lamine tellement tu te sens rien.

T'es là, tu souris tu plaisantes tu ris, le circuit automatique fonctionne encore, tu manges mais ça passe pas, tu fais l'amour les yeux cambrés vers le néant, tu dors et tu rêves de dormir encore, encore, encore.

T'inquiètes pas, tant que tu souffres, c'est que t'es là.


Valérie Bezard

Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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