L'accident
Les murs sont tout blanc. Tout est blanc. Le lit, les portes, les gens, enfin plutôt leurs habits car il y a une dame très noire. Je suis souvent couchée dans le grand lit blanc mais je me lève aussi. Je regarde par la fenêtre. Il y a plein de gens en blanc qui vont dans tous les sens. Je joue aussi. Il y a des gens en noir qui viennent et je leur demande des jouets. Quand ils sont là et que je m'amuse, ils me regardent avec des yeux qui brillent. Ils ont toujours les yeux qui brillent. Parfois, quand ils croient que je ne les vois pas, ils ont des larmes qui coulent. Je ne sais pas pourquoi ils viennent pleurer dans ma chambre. Ils me parlent un peu mais discutent surtout entre eux. Ils me demandent ce que je mange, si je dors bien, si je ne m'ennuie pas, à quoi je pense.
Je leur réponds que j'aime bien la nourriture parce que ça a l'air de leur faire plaisir, et puis je dors tout le temps bien, mais je ne sais pas trop à quoi je pense. Je regarde par la fenêtre les gens en blanc et je joue. C'est tout. Ils m'énervent un peu avec leurs questions. Comme ce grand monsieur tout en blanc qui m'en pose aussi tout le temps. De quoi je me souviens, si je sais ce que je fais ici, ce qui m'est arrivé... La plupart du temps, je ne comprends même pas ses questions. Je le regarde et je lui souris. Il a l'air gentil. Il soupire et il s'en va. Mais il revient toujours avec d'autres questions. Je ne sais pas ce qu'il veut et je ne sais pas quoi dire. Alors je lui demande d'autres jeux et aussi la permission de regarder la télévision, surtout des dessins avec des histoires d'animaux qui parlent et aussi des images courtes qui reviennent souvent et que je trouve rigolotes. Il m'explique que ça s'appelle de la publicité. Il me demande si je me souviens de ce que ça veut dire et à quoi ça sert. Je dis que non. Il soupire encore et il part.
Il me demande aussi comment je me sens. Je dis que ça va mais que j'ai souvent mal à ma tête. Il me dit que c'est normal parce que j'ai reçu un grand coup dessus et qu'on m'enlèvera bientôt mon gros pansement. Je demande quel pansement. Il me prend la main, me fait toucher ma tête et je sens qu'elle est couverte par quelque chose. Voilà pourquoi j'ai mal à la tête. Je l'explique aux dames en blanc qui m'apportent à manger ou qui me donnent des pilules roses et elles sourient.
Je sors de ma chambre. Le couloir est blanc aussi. Je descends et il y a une salle pleine de jeux. J'en vois un qui a l'air bien mais il y a déjà quelqu'un qui joue avec. Il est tout petit. Je lui demande si je peux prendre le jeu. Il me regarde et me dit que je suis trop vieille pour jouer, que les mamans ne jouent pas. Je ne sais pas ce qu'il veut dire. Je veux prendre le jeu mais il le tient fort et il crie. Je tire et je crie aussi. Il se met à pleurer et moi aussi. Une dame en blanc que je n'ai jamais vue me ramène dans ma chambre. Je ne suis pas contente du tout. Tous les jeux dans la salle sont à tout le monde, c'est le grand monsieur qui l'a dit.
Les autres gens viennent dans ma chambre. Il y en a un qui me regarde avec un drôle d'air. Il me donne un paquet. Je suis contente. Mais, dedans, il n'y a pas de jeux. Juste des gros morceaux de papier. Je les laisse tomber et je retourne à mes jouets. Mais le monsieur me redonne ces drôles de choses et me dit que c'était mes livres préférés, avant. Je ne sais pas ce qu'il veut dire. Il se met tout d'un coup à pleurer très fort. Les autres l'emmènent dehors.
Le grand monsieur me pose toujours des questions. Il me fatigue. Je lui en pose aussi. Comme ça il partira. Je lui demande pourquoi il est en blanc, pourquoi tout est blanc. Je ne comprends pas ce qu'il dit. Il dit des mots qui ne veulent rien dire : médecin, hôpital. Quand il me pose encore des questions, je réponds moi aussi n'importe quoi. Je dis bloubloup, sibac et des choses comme ça. Et je ris. Il me demande si ça ne m'intéresse pas de savoir ce qui m'est arrivé. Je dis encore bloubloup. Il s'énerve et me dit que j'ai dormi longtemps, très longtemps. Je lui dis que c'est normal, j'aime bien mon lit, même s'il est tout blanc.
Je veux sortir. Je demande si je peux aller jouer dehors. La dame toute noire vient avec moi. Dehors, ce n'est pas tout blanc, c'est mieux. Et puis d'un seul coup je vois les gens qui viennent dans ma chambre. Il y a un nouveau plus petit que les autres qui crie en me voyant maman maman. Je lui dis que je ne suis pas une maman. L'homme en blanc m'a dit ce que c'était. Je n'ai pas très bien compris mais tant pis. Les autres emmènent le plus petit dans l'autre sens. La dame toute noire leur court après en disant que c'est un regrettable incident. Je ne sais pas ce qu'elle veut dire mais je ris de les voir courir dans tous les sens les uns après les autres. C'est plus drôle dehors que dedans, ça bouge plus et c'est pas blanc.
Les gens viennent encore dans ma chambre mais sans le plus petit. Ils amènent une grosse boîte noire qu'ils posent sur la télé et me font regarder des images où il y a souvent une dame. Je m'ennuie. Je veux jouer mais ils veulent que je regarde. Ils m'empêchent de jouer alors je pleure. Ils parlent entre eux. Ils disent qu'elle avait tout l'avenir devant elle, que sa société de communication marchait bien et que sans cet accident... Là ils ne parlent plus. Ils me regardent et me montrent encore des images. Le grand monsieur dit que c'est sans espoir, qu'elle a perdu toutes ses facultés mentales et qu'elle restera ainsi toute sa vie. Les autres gens pleurent encore. Ils demandent au grand monsieur s'ils doivent revenir, si ça peut l'aider. Il ne répond pas mais fait un drôle de geste avec ses épaules. Il ne doit pas comprendre. Moi non plus alors je joue.
Et, pour faire bonne mesure, je réclame les dessins animés. Cela me fait du bien de régresser. Je n'en pouvais plus de la communication, de mon mariage et de mon vampire de fils.
Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...
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