Karine règle ses comptes.


Elle pose son bol, très doucement, lève les yeux et me regarde. Silence, très doux d’abord, puis il se tend, devient presque lourd, je sais qu’elle va parler mais j’hésite entre le malaise présent et celui que je pressens.

- J’ai rencontré quelqu’un.
- Ah …

Pas très profond comme réponse, mais que dire de mieux en tel cas ? C’est un ah ouvert, position d’attente semi-défensive, genre vas-y ma grande, crache le morceau et ne compte pas sur moi pour t’aider, mais je ferai quand même l’effort de t’écouter, profite.

- Il est prof.
- De tennis ?
- Non, de comptabilité.

Horreur ! Encore, tennis, la rime justifierait un tant soit peu ce coup de folie, après tout, un sportif, c’est inoffensif, comme qui dirait un gode vivant qui sent des pieds. Mais pas la comptabilité, pitié ! Un comptable, il a dû calculer le taux d’amortissement des repas au restau en le calant sur l’indice du bois de Boulogne corrigé des variations saisonnières.

- Tu détestes les chiffres.
- Oui, mais lui au moins n’est jamais à découvert.
- Et un mec toujours à couvert est forcément toujours à découvrir.

Elle me regarde, consternée. Je devrais m’emporter, hurler à la mort en courant autour de la table, puis m’écrouler en larmes à ses pieds, la supplier de ne pas mettre à mort notre amour, lui promettre un million d’années de bonheur, sans oublier bien sûr de creuser la terre jusqu’après St Maur pour couvrir ses cors d’or et de soupière, ne m’acquitte pas, ne m’acquitte pas …

Je devrais.

Mais j’ai ma fierté et j’arrête juste avant Brel, me contentant d’un je t’aime comme un fou, sobre et beaucoup plus viril.

Elle se dégage, difficilement, gagne la porte, me regarde une dernière fois en baissant les yeux (je suis toujours par terre, à mon âge on hésite à se relever pour un oui pour un non).

- Adieu.

Aucune nouvelle, jusqu’au soir.

Seul dans le lit, j’attends.

Ce qu’il ne faut pas subir pour une fois encore, qui sait, peut être la dernière, entendre son rire triomphal quand elle annoncera « Poisson d’Avril ».

Quand même, un comptable …


Philippe Banquet

Lire les comment taire et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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