Les bistrots du vieux temps


Dans les cafés du vieux temps
ça sentait l'anis et la poussière.
La mère au comptoir nous regardait d'un drôle d'air,
moitié contente, moitié de travers.
C'est sûr qu'on avait nos dégaines,
qu'elle savait jamais trop
ce qu'on pouvait lui vouloir.
Et l'on ne voulait rien,
juste verre après verre,
à chacun sa tournée,
discuter des mérites
de quelque groupe glauque
qui nous avait chauffé la tête.

Dans les cafés du vieux temps
on matait les papis,
debout face au comptoir
et le petit canon
qui faisait des petits.
Leur vie de pas grand chose
souvenirs, quelques cuites,
pas le genre d'exploit
qu'on peut lire sur les plaques
rongées d'herbe et de vent,
dans leurs putains de cimetière.
On prenait pas nos grands airs
c'est pas certain
qu'on soit aussi vaillant
quand les années auront bouffé
nos petites velléités.

Dans les cafés du vieux temps
ça sentait la gerbe et la baston.
Les samedis soir d'hiver
où la vie se concentre
tout au fond de ton verre,
coup de sang, pétage de plomb,
tout tourne et pas très rond.
On ne se demande plus,
la tête flotte doucement
sur les vagues de bruit.
Mais l'on sent bien quand même
que certains aimeraient
se payer notre gueule,
sans chichis, coups de lattes
un coup de boule et basta,
on a sonné le couvre-feu.

Dans les cafés du vieux temps,
y avait pas guère de filles.
De temps en temps, c'est vrai
une ou deux allumées,
qui venaient essayer dans nos yeux
les reflets de leurs jupes.
La chemise entrouverte
se balançaient leurs seins,
comme une liberté,
une petite promesse.
Nous, on n'en profitait pas souvent
de leur heure de bonté,
vu que nos bières nous pesaient
et qu'on n'y croyait plus,
mais c'est du bien quand même
de se l'imaginer.
De se lever parfois
et sur l'autre oreiller
une forme de sourire,
un éclat de beauté,
avant de retrouver son silence.
Rien à faire, rien à dire,
juste à se demander
si la vieille est levée et si elle a ouvert
son café d'autrefois
qui sent notre poussière
et qui sent notre bière.


Philippe Banquet

Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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