Karine en novembre, Noël en décembre.
Karine n'aime pas la mort. Rien d'original, peu de gens aiment la mort, hormis une poignée de serial killers et quelques entrepreneurs de pompes funèbres obsédés par le profit. N'empêche, Karine déteste tout ce qui rapporte de près ou de loin à ce sujet, Karine est morbidophobe.
La Toussaint évidemment la plonge dans un état second. Ce jour là elle refuse de mettre le nez dehors, d'autant qu'en général il pleut, raison de plus pour garder asile sous la couette, plaide t'elle en me jetant un regard de rescapé de génocide. Vous me connaissez, je suis impitoyable, quand j'ai décidé quelque chose rien ne peut me faire changer d'avis. Or, aujourd'hui, j'ai décidé de sortir Karine. Pas pour aller nous prosterner au-dessus de quelque tombe ancestrale, je suis comme Karine, la mort me donne la chair de poule. Non, une mission plus noble nous oblige au sacrifice de la grasse matinée : la visite à l'oncle Lucien.
Lucien, c'est l'oncle de Karine. Il est vieux, il est moche, il est sale, il est riche. Devinez laquelle de ces qualités me pousse à aller constater chaque année la progression de sa décrépitude ? Gagné, la vieillesse. Novembre est le mois de la mort, c'est aussi celui de la repentance, le monde est si humide qu'il importe de nettoyer chaque recoin de son âme pour éviter que la moisissure ne gagne. Donc, chaque année, nous allons voir ce qui nous attend, devenir comme oncle Lucien : vieux, moche, sale (pas riche, ça j'ai renoncé depuis longtemps, on ne lutte pas contre les modèles économiques dominants).
Au retour Karine ronchonne. Elle a vu la mort de près et ce spectacle la dégoûte. Elle est pelotonnée dans son siège, regarde droit devant elle la route gris sombre trancher le ciel gris moyen. Elle serre les lèvres, consciente de l'incongruité de ce mince trait rouge dans l'immensité monochrome qui nous cerne. J'essaye de la détendre, humour à deux balles ou à deux baffes, main qui se pose sur sa cuisse mais qui repart bien vite, essayez de caresser langoureusement un bloc de béton. Rien à faire, mademoiselle est en phase de repli quasi-hypnotique, tout son corps se tétanise à l'idée de ressembler un jour aux chairs putréfiantes de l'ancêtre. Sa joie de vivre se réfugie au plus caché de son inconscient pour échapper aux émanations acariâtres et contagieuses d'un vieux con.
Je reconnais que cette cérémonie est bien cruelle, après tout quoi de commun entre Karine et Lucien, la tyrannie du hasard biologique a ses limites, la famille n'est rien d'autre qu'un tirage au mauvais sort dont on a du mal à se sortir. Mais je sais que cette nuit il faudra procéder à la contre-épreuve, l'antidote, faire renaître Karine à elle même. Et, croyez moi, ce rite là, je ne le laisserai pas tomber en désuétude, aussi longtemps que je ne ressemblerai pas trop à l'oncle Lucien.