Karine, mon café, l'Europe.


- Tu vas vraiment voter non ?

Karine ne s'intéresse pas à la politique. Non pas qu'elle soit indifférente, insensible ou irresponsable, elle n'y croit tout simplement pas, comme s'il s'agissait de dévisser un truc avec un parapluie ou de parler avec un topinambour.

D'où ma surprise le matin où elle pose cette question, plaf, entre mon café et mes tartines.

- Oui, enfin, si je puis dire …
- Non à la Constitution Européenne, plus précisément, au Traité établissant une Constitution pour l'Europe ?
- Exactement, à cette chose.

Silence. Karine me regarde. Je ne comprends rien. J'ai l'habitude avec elle, mais chaque fois ma nouvelle façon d'être surpris me surprend. Karine déteste les idées générales, les grands discours, les opinions savamment construites qui montent leurs échafaudages jusqu'au firmament d'où leurs (h)auteurs contemplent notre néant : elle veut du concret, de le chair et du cœur, elle veut que ça bouge, en vrai, pas la valse lente d'en théorie, la java rouge de la pratique.

- Sarkozy vote oui.
- Oui.
- Hollande aussi.
- Aussi.
- Et Chirac, et Jospin.
- Idem.
- Le Pen dit non.
- ...
- Et Pasqua, De Villiers ?
- Ils disent non.
- Comme toi.
- Comme moi.

Re silence. Ses yeux sur moi, je suis d'un coup mal à l'aise. L'énormité du truc, si je me méga boulette, après tout, qui dit oui ? Delors, Rocard, Badinter, Cohn-Bendit, pas des mickeys, pas des petits bras, pas des faux culs. Et si … et si ce non était un non à … mais, quel article, où, dans la masse, et, et si tout ce fatras, cette accumulation, ces litanies libérales … n'avaient eu … le but … me voler … me piéger … me reprendre … non … livre III, article 7248, alinéa 232 bis, police de 0,04 texte blanc sur fond blanc, aucun votant non ne pourra prétendre à l'amour de K… au secours, au secours !

- Tu ne veux pas voter oui.
- Non.
- Tu veux voter non.
- Oui.
- Alors, ce non, ce sera notre oui.

Et croyez moi, un non de Karine est plus imparable que la plus destructrice des armes de destruction massive, l'affirmation universelle et éternelle du droit de l'amour à disposer de lui même.


Philippe Banquet

Lire les comment taire et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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