Gol (5)
Je me suis fait un pote. C'est lui qui m'a appris le mot, plus que copain, plus que ami, pote c'est vie et mort, le sang tout pareil, pas de lame de couteau pour séparer.
Mon pote Marcel, le fossoyeur. Au cimetière on s'est connu, je lui suis tombé dessus, vrai : je courais et plof, au fond du trou sur la tête au Marcel ! S'il a gueulé, pas à cause de sa tête, non, j'avais renversé le kil, et le kil de Marcel c'est du sacré. On s'est rabiboché vite, et voilà, t'es mon pote qui m'a dit, et j'étais plein le bonheur.
Marcel m'a appris tout de la vie. Avant, j'étais rien benêt, je savais pas boire, le rouge je croyais c'était une couleur, il m'a fait découvrir. Tu prends la bouteille bien solide, en homme, et tu fais glisser le velours dans le gosier, après t'essuies la bouche de l'autre main, passe à ton voisin. Ca te fait le chaud dans le ventre, ça t'ouvre le crâne, t'es sur le chemin du ciel, tu tardes pas à voir Dieu. Après c'est toi la musique, tu tournes, tu danses, t'es le roi. On était souvent les rois avec Marcel, vu qu'on y attaquait de bonne heure la bouteille, on était les adorateurs du kil, il nous rendait bien.
Je creusais avec Marcel, on jouait, pirates, planqueurs de trésors, partout dans le cimetière, la bonne terre qui colle, qui sent fort, ça te prend les narines, ça te tire par les bottes, toujours plus profond, plus moyen de s'en sortir, plus envie. J'aurais creusé jusqu'à nulle part, jour, nuit, à m'en crever. Tu prends ton allure, et plus rien ne bouge, que le creux de la pelle qui pénètre, soulève, balance, et recommence.
Pis les bistrots de Marcel, voyages d'île en île. Debout, au comptoir, toujours les grandes gueules, tout le monde connaît les noms, v'là le Marcel et son gol, on rigole ! juste au début faut gaffer les tournées, chacun la sienne, pas se tromper dans les comptes, c'est du calcul le bistrot. Moi je payais jamais, Marcel remettait la mienne, comme y disait : tu creuses, je paye !
La longue chaîne des copains qui cernait le quartier, que du sourire, j'étais quelqu'un, on me tapait l'épaule. Et pas un pour me noyer avec des mots qu'on en voit jamais le bout, les mots méchants qui se laissent pas attraper, je savais enfin nager dans leurs phrases. Je parlais pas de trop, mais mes oreilles prenaient plaisir. Surtout j'aimais les blagues, les z'histoires, je me laissais plein surprendre à chaque fois, ça coule sirop, t'es emmené et d'un coup ça tombe silence, puis tout qui rigole, j'adore.
Ma mère aimait pas la nuit que je rentrais, un peu en valse. Mais bon, je filais doux, je tombais au lit, ça y faisait du tranquille. Puis dès le matin, zou, j'étais plus là, elle prenait tout pour mon bien, paraît que ça me faisait un métier, qu'elle disait. Egoutier, fossoyeur, faut de tout pour faire mon monde, elle m'aimait.
Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...
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