Gol (4)
Parfois ma mère rentrait plus tôt, l'après-midi, avec un collègue. Fallait pas que je fasse mon mariole, ils bossaient dans la chambre, moi en bas, et silence ! J'aimais pas son travail, trop dur, elle avait mal, ils soulevaient du lourd, sûrement, le parquet grinçait, je m'empleurais. Une fois j'ai eu peur qu'elle s'est fait mal, je suis allé au secours, ouvert la porte, elle avait le monsieur sur elle, je me suis fait gueulé, j'aurais voulu être mort, être enfin un chien bien noyé.
Après, quand elle venait travailler j'étais dehors. Je marchais sans savoir, jusqu'à la nuit, en hiver ça passait vite, mais l'été ! Je me marchais, n'importe où, jusqu'à des rues loin, je me perdais pas, non, toujours à vue du clocher, et la maison derrière, facile.
Mon préféré c'était le cimetière. Je traçais mes pieds dans les allées, en tournant je me rattrapais et je pouvais me remettre dans mes pas, j'avais l'impression de me suivre, sans fin.
Je regardais les pierres, quelqu'un sous chacune, de différent, sa vie ses histoires, jamais les mêmes et pour finir, sous la plaque, juste quelques lettres pour le pas pareil. J'arrivais un peu à lire, que les chiffres au début, puis même les noms. Y avait des fleurs, des oiseaux, des vieilles toutes noires qui passaient, un peu à genoux et fuitt, disparues. Elles me faisaient gros yeux, peur peut-être que je réveille les morts, que je les fasse mal rêver avec ma tête de grimace, ou quoi.
Les morts, eux, m'aimaient bien. Je leur faisais la toilette de leur plaque, bien poliment, enlever feuilles, petits cailloux, je tuais les fourmis qui voulaient leur grattouiller les pieds. En photo ils me souriaient, l'air de rien, même ceux qu'avaient moustaches et casque, je voyais bien qu'ils me clignaient, au soleil. Jamais à m'embêter, jamais à crier, mes amis.
J'ai su tous leurs noms, à force. Je leur causais leurs histoires, je leur donnais des nouvelles des copains des autres rangées, je leur faisais compagnie.
Des fois y avait des nouveaux, tous frais, tous lisses, l'encre bien brillante. Je donnais les présentations, les numéros des allées, où qu'on rangeait l'arrosoir, le tas des vieilles fleurs, je les orientais. Les gens voulaient pas que je traîne près de leur tombe, mais, dès partis, leurs morts m'acceptaient, gentils.
Je savais que la nuit ils se promenaient à l'air, je voyais bien les marques le matin, je faisais semblant de rien, pas dénoncer mes amis.
Quand je retournais, je faisais l'attente, caché derrière la haie: tant que ça s'allumait pas en bas. Je grattais la porte, ma mère finissait par ouvrir, le beau sourire. Elle était belle d'avoir bien travaillé, je me sentais du content d'être bien sage, elle me caressait un peu la tête, je prenais du bonheur.
C'est de la grâce du cimetière que j'aimais le mieux ma vie.
Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...
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