Gol (2)
A l'école, je voulais pas aller. Ma mère non plus, y nous ont obligés. Ca coûte qu'elle disait, les habits, le cartable, pour te secouer le vent que t'as dans la tête, c'est bien ma peine !
J'y suis allé, quand même. Y avait le gros Chevalier, au début je croyais que c'était un vrai, chevalier, je cherchais l'armure. Y m'a pris à la bonne, toujours à s'occuper de moi, le gros Chevalier : on jouait ensemble, enfin surtout lui, vu que c'était ses règles, normal, en plus d'être gros, il était grand. Dans la cour, y m'a appris à courir, et vite, à tomber aussi, les mains bien devant pour sauver la tête. Y m'a appris surtout à me battre. C'était dur, ça fait drôlement mal de se battre, mais on s'habitue: faut te muscler le cul qu'y disait, ça a réussi à la fin, je sentais plus rien, je suis devenu un drôlement bon combattant.
A la cantine, j'étais mon fier : toujours à droite de Chevalier, mon assiette à portée de sa fourchette. Vrai, on s'entendait nickel, j'ai jamais pu aimer le dessert, je me gavais de la soupe, toujours j'avais ma part et sa part, et de choux, et de faillots et le gras de la viande, tout bien mélangé. Une chouette pitance à raclure, qu'y disait, y me faisait la pleine assiette. Lui il me débarrassait du reste, saucisson, crème, fruits, gâteaux, normal, je l'aidais pour son régime.
Pis le temps qui s'est passé. Chaque année, je devenais plus fort que les autres, vu qu'ils étaient de plus en plus gamins dans ma classe. Le gros Chevalier s'est occupé de moi tant qu'il a pu, mais l'a bien fallu qu'il parte au collège. Moi, je suis resté à ma place, sur mon banc, et j'étais devenu le Grand, à force, le Grand Gol qu'ils m'appelaient. La maîtresse me faisait la confiance, elle m'interrogeait jamais, sûr que j'étais le plus sage, je la regardais dessiner ses signes à la craie, je connaissais la chanson, LE CHAT A MANGE LE RAT, LOLO FAIT DODO, fastoche, vrai, pas besoin de tous ces temps d'école pour savoir ça !
A mes dix ans, z'ont plus voulu de moi. Ma mère m'a repris, à la maison, j'étais tranquille. Elle partait gagner les sous, je restais là, fermé à la clé, pour pas que je fasse des bêtises du dehors. Je regardais la télé, c'est comme ça que j'en ai appris plein, tous ces types qui me causaient toute la journée, rien qu'à moi, jamais un pour me gueuler !
Un jour je l'ai revu, le gros Chevalier, tout maigre qu'il est devenu, et il a drôlement rapetissé ! J'ai voulu le serrer dans mes bras, le remercier de m'avoir eu à la bonne, l'a jamais voulu, il a sauté dans son auto et vroom, sans un mot: j'en ai pas cru mes yeux, mon tout seul ami d'école !