Gol (12).


Je n’avais pas de peur. Ils m’ont donné un fusil, montré un petit bonhomme ridicule, j’ai mis l’œil, j’ai bien regardé, le bruit m’est rentré dans l’épaule, plus rien.

Je m’ennuyais un peu mais personne ne pouvait m’atteindre, le pont restait vide. Les petites gens sur la route, ils faisaient les malins, à cache courir d’arbre en arbre, j’étais en attente, puis mon œil les prenait, ils tombaient.

La nuit les autres se jouaient des filles. Elles criaient, mais je ne dormais plus, ça ne me gênait pas. Je restais couché, le dos bien posé contre la terre et mes yeux avaient fini par apprivoiser le noir. Je me laissais emmener, je respirais tout lentement jusqu’à me dissoudre.

Au matin on repartait au pont, sans les filles. J’étais tranquille, du silence. Les autres m’aimaient, ils ne me parlaient presque pas, je ne comprenais presque rien, on était bien.

Il a fallu quitter le pont. Je l’ai traversé, je me suis retourné, bien blanc, bien lisse, je l’avais tenu propre. Sur le bord de la route, mes petits lutins s’étaient pourris, ils sentaient, ce n’était pas agréable, mais j’étais trop vide.

Mes autres marchaient vite en regardant partout. Ils parlaient, riaient, je crois, même leur rire n’était pas le mien. Je suivais, devant, toujours devant, ils m’avaient mis à l’envers mais je savais que je suivais.

Parfois ça sifflait, ils sautaient dans le fossé, pas moi. Je montais le fusil, mon œil se fixait bien droit sur le petit éclat loin, j’appuyai, éteint. Ils criaient, depuis le fond du fossé, on attendait, quand ça n’avait plus sifflé depuis un temps on repartait. Moi devant, même les bottes de mon père s’étaient mises dans leur route.


Philippe Banquet

Lire les comment taire et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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