Attardé mental ?
J'aime le foot. Heureusement, depuis les désastres récents, on peut prononcer cette phrase sans se sentir à la mode. J'ai toujours aimé le foot, même au plus noir des années 70, quand l'équipe de France regardait le Mondial à la télé. Dieu merci, Saint-Etienne était là pour nous consoler, nous exalter, nous pousser au dépassement ultime : n'ai-je pas eu, en ces temps de folle jeunesse, des accès de haine pour les constructeurs de poteaux carrés ?
Le foot c'est de l'émotion abstraite. Oubliez un instant les images de ventripotents vautrés et de bière. Imaginez deux fois onze joueurs, deux buts, une balle. Dans le noir absolu, deux rectangles oranges et un cercle phosphorescent, trajectoires, combinaisons, progressions, brusques revirements, courbes graciles, jusqu'au jaillissement ultime vers le but. Tout est là, l'émotion qui naît de la pure abstraction, et la pure abstraction qui se construit des interactions d'êtres de chair, de sueur et de sang.
Le foot c'est la vie rêvée. Les règles sont précises, les mêmes pour tous, le terrain bien délimité et l'arbitre un dieu non dirigiste. Pas de passé pesant, pas de favoritisme, égalité des chances au départ, le reste affaire de volonté, travail, talent, hasard.
Le foot, c'est du thriller autogéré. Le scénario s'écrit tout seul, seconde après seconde, et pourtant quel écrivain ne rêverait-il pas d'atteindre à l'intensité d'une grande rencontre, quand les ressorts de la tragédie se tendent et se dénouent sans aucune préméditation ?
Le foot c'est la perversité d'interdire aux joueurs l'essence même du génie humain : la main. Car que serait l'homme sans ses mains ? Réponse grâce au foot : l'habileté, l'inspiration, le geste créatif surmontent ce handicap, mieux cela n'en rend que plus magnifique le résultat.
Oh bien sûr on peut se gausser, genre " les footballeurs, ces crétins analphabètes ". Euh, un Pelé, un Platini, un Zidane ne me semblent pas figurer parmi les pires abrutis. J'ajoute que la plupart des joueurs se sont extirpés de milieux où la connaissance exhaustive des œuvres de Heidegger ne contribue guère à la survie, qu'ils sont aux travaux forcés de l'entraînement dès l'âge de quinze ans. Enfin l'intelligence du jeu, même si elle s'exprime avec les pieds, est une vertu aussi respectable que la disposition à manipuler des chiffres pour le bénéfice de quelques actionnaires, ou que la manie de jongler avec des concepts qui n'apportent de réconfort, de beauté ou d'amour qu'aux membres distingués du petit cercle des adorateurs de leurs propres circonvolutions cérébrales.