Le quinzième jour.


Le rugby est un sport paradoxal. Ceux qui y jouent le mieux sont aux antipodes de chez nous, preuve qu'il faut la tête à l'envers pour bien comprendre ce sport. A écouter les spécialistes, on a l'impression que le livre des règles est composé de neuf cent volumes manuscrits rédigés dans une langue oubliée par un poète fou. La complexité et le détail du moindre point du règlement laisse à penser que nul ne peut arbitrer un match sans huit cent ans de pratique et une connaissance absolue de l'âme humaine et des volontés divines, "si le vent vient du sud-ouest, que le soleil a passé le zénith sans entrer dans la quatrième maison de Jupiter, que l'axe du ballon est perpendiculaire à la règle morale du premier attaquant, que le mouvement corporel est en contradiction, apparente ou non, avec le désir globalement exprimé par la majorité de la ligne des trois-quarts, il y a hors-jeu". Pourtant nul ne conteste les décisions, ni les joueurs ni les spectateurs ni les commentateurs, on se croirait dans un drame antique.

La forme du ballon, le mode de comptage des points, la progression par passe en arrière, tout démontre l'apparente impuissance de la raison face à la folie imprévisible du despote divin. Un terrain de rugby est un univers absurde où tout est fait pour que rien ne se passe comme on pourrait le prévoir, pourtant ce sont les meilleurs qui triomphent, la logique de l'humain finissant malgré tout par s'imposer au monde.

Dernière leçon de ce sport : les apparences. Observez les trognes et les silhouettes, on jurerait avoir affaire à une bande de Néandertaliens survivants manoeuvrés par quelques petits diables sapiens-sapiens entrechoquant leurs colosses. Observez mieux : ces monstres hagards révèlent une extraordinaire délicatesse dans leur brutalité et une subtilité stratégique fascinante dans leurs assauts inextricables. Une fois encore l'intelligence se moque des a priori sur le physique ou sur les bienfaits de l'accumulation de culture, elle se métamorphose et renaît en énergie pour animer des muscles, des mains, des pieds et des cous de taureau.

Le rugby est un jaillissement de beauté à partir du chaos et participe ainsi de la magie du monde.


Philippe Banquet

Lire les comment taire et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


Accueil
Accueil
Les éditos
Les éditos
Les textes
Les textes