Karine et les girolles.


Tous les ans ça recommence. Dès que le soleil commence à bien chauffer les pierres et que le ciel se tend de grand bleu, Karine frémit, s'étire et me lance tout à trac : "j'ai envie de girolles". Et de me décrire les délices de l'omelette parfumée, entourée du vert un peu acide d'une fraîche salade du jardin (pas le mien de jardin, Karine n'aime pas les orties).

Je résiste un peu, pour la forme, arguant de mes responsabilités de quincaillier d'Internet, elle coupe court, me rappelle que les zauteurs sont en grève et "quoi ? Tu feras pas le dîner avec ta littérature de gare web !". Evidemment je ne lui fais pas l'affront de lui révéler qu'au printemps les girolles sont encore tout aussi virtuelles que le public de ce site, elle ne supporte pas que la réalité contredise ses désirs.

Et hop, direction la forêt de Giverzat, qui étale son anarchie végétale entre Monestier et Voussac (oui, ben, achetez une carte détaillée à l'IGN, faut bien sponsoriser nos géographes). Nous voici errants de sentier en sentier, Karine à l'affût, demi courbée, cherchant la petite lueur jaune-orange dans l'obscur du sous-bois. Evidemment l'inévitable se produit : nous nous perdons, ou plus précisément elle nous perd. Moi je m'en moque, je me repère à son derrière frémissant, la plus jolie boussole du monde, je guette l'apparition de son sourire, mon étoile du berger, peu m'importe où elle me mène pourvu que ce soit son chemin.

Tôt ou tard mademoiselle fatigue, ronchonne contre l'égoïsme divin "il se les garde pour lui et pour ses séraphins, le Vieux Goinfre !", la frénésie parisienne "sûr, les Parigots ont déjà tout massacré", le capitalisme honni "bon sang, ils ont lâché leur meute pour nous lyophiliser le patrimoine!". Heureusement Karine a la rancune légère. Bientôt elle se laisse choir au secret d'une clairière, son corps s'alanguit dans un écrin vert foncé, mousse herbes mêlées, elle me regarde, déploie délicatement son sourire, et m'explique qu'à défaut de girolles, je pourrais bien chercher si, par hasard, ne se cacherait pas ici une autre merveille de la nature, douce, chaude, parfumée et réservée strictement à qui saura la mériter. La suite de l'histoire n'appartient qu'à nous, mais prouve que l'écologie bien pratiquée conduit l'humanité vers la quintessence du bonheur.

"C'est pas grave, on les aura au printemps prochain, les girolles…". Consolation hypocrite de ma part, je le reconnais, mais bon, si on était des anges on ne saurait que faire de nos ailes.

C'est ce matin, en fouillant dans le placard aux archives, cherchant un texte consacré au rock'n roll d'avant-garde (Les Clash, le groupe underground qui monte), que je suis tombé sur son mémoire de licence : "mycologie et variations climatiques dans le sud Bourbonnais". Cherchez la truffe !


Philippe Banquet

Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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