Qui a peur de Henry Darger ?
Sa mère meurt en donnant naissance à une petite fille. Il a quatre ans. Cette unique sœur est aussitôt adoptée, il ne la reverra jamais. A sept ans il est placé en foyer, à douze ans en asile psychiatrique, il s’en évade à dix-sept ans.
On le retrouve vingt ans plus tard, laveur de vaisselle dans un hôpital. Pas d’amis, pas de famille, il parle très peu et exclusivement de la météo, ne reçoit jamais personne dans sa chambre. Unique sortie : la messe, tous les jours, souvent plusieurs fois par jour.
Il meurt, seul, à 81 ans.
Dans sa chambre, au milieu de détritus et de vieux journaux, son propriétaire découvre des dizaines de volumes dactylographiés et des centaines de dessins. Quinze mille pages racontent la guerre entre les Glandelinians et les Angelinians, sur une planète inconnue dont l’une des lunes est la Terre. Les Glandelinians ont entrepris de réduire les enfants en esclavage, leurs soldats poursuivent, emprisonnent, torturent et massacrent des petites filles que les Angelinians, sous les ordres de sept princesses, les Vivian Sisters, tentent de sauver, aidés par des héros, dont le capitaine Darger, et des créatures fantastiques.
Les peintures sont constituées à partir d’images de magazine, découpées, recopiées, décalquées puis coloriées, complétées, modifiées, mises en scène sur des panneaux de papier pouvant atteindre plusieurs mètres.
Les petites filles sont souvent vêtues de robes imaginées et peintes par Darger, parfois elles sont nues, dévoilant un sexe de petit garçon. Elles jouent parfois dans des décors idylliques, le plus souvent elles fuient, poursuivies par des soldats qui leur font subir les pires sévices, pendaisons, étranglements, éviscérations, le tout peint de couleurs délicates, suaves et acides.
Henry Darger n’a très certainement jamais montré son œuvre à quiconque.
Qui peut croire cette histoire ? Comment imaginer, un homme pareil, ce qu’il pensait, ressentait ? Pédophile, serial killer, psychotique dangereux ou velléitaire, génie, demeuré ? Où sont les bienfaisantes catégories qui pourraient nous protéger des interrogations, de ce labyrinthe qui s’ouvre dès que l’on cherche à s’approcher de cet être humain ?
Où est l’art, ou la négation de l’art, dans sa prose, dans son sens plastique, dans la violence et la grâce de son œuvre, ou dans son existence, irréductible, posée devant nous, hors d’atteinte ?
On peut lui bâtir un scénario, le travestir d’une réalité qui nous arrange ou nous dérange. On peut claquer la porte d’un qualificatif bien définitif, derrière demeure, patiente, la même question :
Qui était Henry Darger ?
Pour plus d'infos : www.hammergallery.com
Pour voir en vrai : Pavillon des Arts, Porte Rambuteau, Les Halles, terrasse Lautréamont.
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