Une soirée nauséabonde
"Diplomatie", de Cyril Gely, mise en scène de Stephan Meldegg,
au théâtre de la Madeleine, octobre 2011


Si je vous dis André Dussollier et Niels Arestrup dans une pièce sur une entrevue imaginaire entre le général gouverneur de Paris, Dietrich von Choltitz, et le consul de Suède, Raoul Nordling, à quelques heures de l'entrée des alliés dans la capitale, en 1944 ? Tentant, n'est-ce pas ?

"Diplomatie", à lui seul le titre est tout un programme. Je m'attendais à un bras de fer verbal et mental, un duel subtil se développant dans une opposition passionnante et passionnée entre deux conceptions du monde, irréductibles et inconciliables, l’individu et le collectif, le sacrifice pour l’éthique ou pour l'obéissance, le bien et le mal. Un général nazi cédant aux paroles inspirées d’un diplomate neutre, quelle gageure.

Quelle déception !

La pièce est faible, complaisante, malsaine.

L'intrigue est à la limite du ridicule, invraisemblable et inconsistante, le texte d'une platitude désolante. Les déclarations d'amour pour la Ville Lumière passent de la bouche de l'un à l'autre, le Suédois né à Paris, l’Allemand fraîchement installé, dans un concours de clichés dignes d'un prospectus pour touristes en autocar (ah l'odeur des croissants, oh les chansons d'Edith Piaf).

Les deux protagonistes principaux, bien qu’empruntés à l’histoire, n'ont aucune épaisseur, on ne croit pas une seconde à leurs échanges de banalités monstrueuses (« vous n’allez pas tuer des milliers d’enfants » inévitablement contré par « il faut bien que je sauve les miens »), passant du constat des massacres à venir sur le ton de « un peu plus de lait dans votre thé ? » à l’évocation des futures vacances du cher général « pourvu qu’il renonce à son odieux projet … ». Tout sonne faux, le mystérieux Suédois qui sait tout et devine le reste, l'officier soumis à un affreux chantage sur sa famille et qui passe successivement par toutes les couleurs de la psychologie à trois reichsmarks la tonne :
il fera son devoir mais il ne l'aurait pas fait si on ne l'avait pas obligé ; même s’ il s’est laissé bêtement gruger par la propagande nazie il ira au bout de son destin ; mais quand même, si vous connaissiez vraiment un réseau qui … et si j’avais en plus un bretzel, je pourrais peut-être manger de ce pain dont je ne voulais pas ; quoi que, passez moi donc mes pilules avant que je fasse sauter tous ces lâches de Français ; oui oui j’ai bien envie de tout faire péter et puis finalement, vous avez raison, alors non (ouf!).

Pas de tension véritable entre eux, les manœuvres matoises du consul sont à la diplomatie ce que le marchandage de place de foire est aux négociations internationales. Rien ne nous est épargné, du général dégainant son revolver pour un oui pour un non, au diplomate évoquant les frasques de Napoléon III, l’œil égrillard, en passant par l'attaque cardiaque stoppée in extremis jusqu’à l’apothéose de ce whisky - que les anglais n'auront pas - sorti d’un placard et partagé en toute connivence par les deux larrons, à la santé des Parisiennes sauvées par leurs jupes légères ?

Au-delà de l'indigence de la forme, il faut souligner l'ambiguïté du fond. L'auteur ne paraît pas s'interroger réellement sur ce von Choltitz : voici un général allemand qui s'apprête tranquillement à massacrer les deux tiers des habitants de Paris et il est présenté comme un brave type aimant ses enfants, les beaux monuments et les bretzels. N’a-t-il pas été nommé gouverneur par Hitler en personne, ce n’est quand même pas un gage de moralité ? Pourtant la pièce laisse penser que c'est presque un enfant de chœur, un militaire pur et droit contraint par son devoir. Le sort des juifs est expédié en deux phrases, dont l'une établissant en toute sérénité un parallèle entre la future mise à l'index des anciens nazis et l'étoile jaune imposée aux juifs ...

Il n'y a aucune perspective, aucune réflexion sur l’âme humaine, la fatalité, l’individu pris dans l’histoire, l’horreur quotidienne, on croirait deux pantins complices échangeant des amabilités en attendant l'ouverture du cocktail.

Ajoutez l'invraisemblance de la situation (tout y passe, le passage secret, la glace sans tain, les pilules miracle, il ne manque que Rouletabille), le général assiégé dans Paris dévoilant ses plans ultimes à un civil étranger, téléphonant devant lui à ses hommes, tout juste s'il ne lui propose pas un coup de fil au Führer pour lui passer le bonjour. Le dénouement, sensé expliquer le renoncement de Choltitz par le brio diplomatique du suédois est d'une insigne médiocrité, un deal de troisième zone "je mets ta famille à l'abri et toi tu m'épargnes Paris, promis juré je m'occupe de tout, tope-là, paye ton verre, t'es vraiment un copain". Et, à supposer que von Choltitz ait réellement désobéi pour de pauvres motifs personnels, lâcheté et opportunisme, à quoi bon dans ce cas s’obstiner à en tirer le sujet d’une pièce ?

Avec probablement de bonnes intentions, l'auteur nous décrit un malheureux général qui a cru faire une guerre pour son pays et qui s'aperçoit un peu tard qu'elle ne sent pas très bon, le dédouanant de facto de toutes les horreurs nazies. Nous avons même droit au classique "Je n'ai pas reconnu Hitler, il est devenu fou !", ah bon, il ne l'était pas déjà ? Encore un peu et il nous servait la théorie du complot, le gentil Adolf remplacé par un démoniaque usurpateur précipitant l'Allemagne à sa ruine.

Dans une mise en scène minimale et pourtant indigeste (ah le drapeau nazi qui tombe en même temps que le rideau !), restent deux acteurs qui font ce qu'ils peuvent, avec métier, astuces et bouts de ficelle. Arestrup nous offre du Roger Hanin, en colosse fatigué, regard désabusé voix de sépulcre, Dussollier joue au plus fin, sans qu'on comprenne jamais d'où il vient, ce qu'il veut ni où il va.

Au final, on sort navré et vaguement nauséeux en se demandant comment on peut trouver amusant de transformer un moment aussi critique de l’histoire de Paris en une partie de Cluedo : "Qui a sauvé Paris, dans la chambre d'hôtel, avec une lettre de Leclerc et un cachet de trinitrine ?".


Philippe Banquet

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