Akhmatova, l’impossible opéra


Lundi soir j’étais à l’Opéra Bastille pour assister à la première de l’opéra de Bruno Mantovani, « Akhmatova », livret de Christophe Ghristi, mis en scène par Nicolas Joel. Tout à coup, pendant la scène finale entre la mère, poétesse interdite, et le fils revenant de vingt ans de goulag, j’ai eu une illumination : j’étais en train de vivre un moment exceptionnel de sincérité, de vérité et de beauté.

Cet opéra est l’opéra du chant impossible, de la voix empêchée, étouffée. Dès lors, comment rendre compte du silence, des murs clos, de l’enfouissement année après année ? La solution que Bruno Mantovani et Christophe Ghristi ont trouvée passe par une exigence de rigueur, d’humilité, d’austérité. La première partie est presque aride, asséchée par le malheur, il y règne une quasi-asphyxie qui casse l’élan des voix, les réduisant à une sorte de chant récitatif contraint et désespéré d’une rare intensité mais tournée vers l’intérieur. La deuxième partie libère et amplifie à la fois l’angoisse, la colère et la souffrance, sans offrir de sortie à une situation définitivement écrasée d’échec. Chaque personnage est dans une double contrainte impitoyable, la mort même du tyran, Staline, ne suffit pas à exploser le mécanisme. La mère, le fils restent liés à jamais d’amour et de haine par ce qui les dépasse et précipite un demi-siècle vers le désastre, désastre dont l’unité de compte est le million d’êtres.

Comment exprimer ce destin, cette femme, une et universelle, irréductible pourtant au sort commun, qui, contre tous, a manifesté jusqu’au bout son devoir et son droit d’être ? Les auteurs ont évité les pièges, fuyant le pathos et la joliesse, ils ont refusé le décoratif comme le commentaire, sans renoncer à l’émotion, au sensible, ni «Anna chez les Soviets» ni « L’insoutenable insoutenabilité de l’être ». Ils concentrent l’expression dans la musique de Bruno Mantovani, bouleversante de puissance, construite de nuance et d’intensité, et tissent leur dramaturgie de la complexité et de l’ambivalence des situations, sans schématisme ni complaisance. Leur Anna Akhmatova est saisissante, la chanteuse, Janina Baechle, lui donne la force et la faiblesse assumée, la beauté passée et pourtant intemporelle, à la façon d’une Simone Signoret. Son fils, interprété par Atilla Kiss-B, est extraordinaire dans le refus de fondre sa vie dans celle de sa mère, il dégage un refus obstiné, profond, déchiré. Tous sont dans un chant délibérément sacrifié, d’où jaillit parfois le cri, l’horreur, très vite assourdis par la chape invisible du malheur.

La scénographie, toute de gris et de sobriété, transcende la monstrueuse platitude de l’univers totalitaire, uniformité désespérée, vide, niant le temps.

Ce spectacle parvient à conjuguer autant d’intelligence, de rigueur et de sensibilité qu’en mérite et qu’en exige Anna Akhmatova, une femme qui a sacrifié sa vie pour manifester le droit de tout être humain à la dignité et à la beauté.


Philippe Banquet

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