La complainte de Bertrand


A Suzanne,
partie retrouver
son cher Connétable...

Adieu les chevauchées au vent de l'aventure,
Les traînées de diamants dans le roux des fourrures,
Le cuir fauve des bottes et nos regards de braise,
L'esprit libre à la nuit et mon coeur qui s'apaise.

Adieux fêtes, flambeaux, les fous à la veillée,
Parler fort, rire, chanter, danser, boire et aimer,
Jusqu'à blanchir le ciel aux créneaux du donjon,
Pour le plaisir du jour et la joie de Manon.

Adieu notre province et nos sombres châteaux,
Nos combats, nos batailles, le galop des chevaux,
Etendards brandis, le goût salé du sang,
L'éclat vif de l'armure et la mort droit devant.

Adieu sauvagerie et fureur et démence,
Même seul contre cent, en féroce insouciance,
Découper, massacrer, arracher, éventrer,
S'enivrer du jus tiède d'une gorge tranchée.

Adieu beauté du geste, adieu chevalerie,
Mourir pour un bon mot, pour un soudain mépris,
Pour la beauté du ciel, le parfum de sa terre,
Sans personne pour nous dire ce qu'il ne faut pas faire.

Adieu aux temps anciens, frères de sang, chevaliers,
Quand l'épée coupait court à la médiocrité,
Adieu à l'arrogance, au courage gratuit,
A nos siècles d'amour, de folie et de vie.

Le vent de l'histoire est passé,
Mon maître au loin s'en est allé,
Laissant son ombre et mon épée.
Gardien d'une parole oubliée,
Je puis attendre sans me lasser,
Marquer la trace et les regrets,
Rêver du retour des guerriers.


Philippe Banquet

Lire les comment taire et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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