Sur les stages de formation.


Il m'arrive parfois de participer à un stage de formation. C'est une épreuve que je redoute toujours un peu. Le contenu n'est pas en cause, il s'agit la plupart du temps de maîtriser en quelques jours des applications informatiques complexes conçues par un type qu'on imagine complètement déconnecté de la réalité, et dont l'utilité, au premier abord, laisse perplexe ( les applications, pas le type. Lui, je suppose qu'il est parfaitement convaincu de son utilité sur terre et évolue de ce fait dans un état quasi permanent de béatitude, les yeux rivés sur l'écran bleu de son ordinateur, tandis que sa femme, lasse de vivre avec un fantôme, le cocufie frénétiquement avec le premier préposé au gaz qui passe.)

Le formateur, qui n'a rien à voir avec le concepteur, est chargé, entre autre, de nous démontrer à quel point notre vie professionnelle était dénuée de sens avant de connaître le dit logiciel. En cela, il est assez comparable au vendeur de chez Darty : Il arbore le sourire supérieur du type qui croit savoir, et truffe ses interventions de termes techniques glanés dans une pile de vieux " Ordinateur Individuel ". Le plus souvent il n'a lu que la fiche technique (en gros, il sait à peu près comment le machin fonctionne), et il compte sur sa capacité d'extrapolation surdéveloppée qui va lui permettre de trouver une réponse à n'importe quelle interrogation de stagiaire angoissé. (Le stagiaire angoissé se présente la plupart du temps sous les traits d'une dame entre deux âges, permanentée et maquillée comme si sa survie en dépendait, et qui déclare à qui veut l'entendre qu' " elle n'a jamais rien compris à l'informatique, et que c'est pas à 56 ans qu'elle va s'y mettre ". Parfois, elle ajoute " De toute façon, je m'en fous, j'ai demandé ma pré retraite. " Déclaration d'intention peu suivie d'effet, puisque le stagiaire angoissé va passer la moitié de son stage à poser des questions sur des sujets abordés quelques instants plus tôt, l'autre moitié étant consacrée au harcèlement des autres stagiaires (" Vous avez compris là ? Oui ? Parce que moi, j'ai rien compris. Faites voir comment vous faîtes... Dîtes, entre nous, on aurait pas plus vite fait avec un papier et un stylo ? " etc.)).

Disons que quand on sait tout ca, il n'y a pas vraiment de raison de s'en faire : le stage ira à son terme. Au bout du troisième jour, la stagiaire angoissée aura peut être une crise de larme irrépressible, mais ca n'ira pas plus loin, et chacun repartira, fort de nouvelles connaissances acquises (avant d'apprendre que finalement, la direction a décidé de ne pas acheter le fameux logiciel, vu qu'il y en a un de beaucoup plus performant qui vient de sortir au Etats Unis). L'épreuve pour moi ne se situe pas dans la partie " apprentissage " du stage, mais plutôt dans ses à côtés, et concerne plus précisément le moment du repas.

Le premier jour, lorsque le formateur annonce en se frottant les mains que l'heure du repas est enfin venue, une panique incontrôlable s'empare de moi. En général, tout se passe au sous-sol, dans le " restaurant d'entreprise " : un endroit cossu mais hélas trop souvent surdimensionné, agrémenté de plantes vertes et de petites cloisons amovibles en plastique blanc, pour l'intimité.

D'abord, on fait la queue pour accéder au " self ". Jusque là tout va bien, je regarde devant moi et pense à autre chose tout en observant le col de chemise douteux d'un cadre en quête de savoir informatique. C'est ensuite que ca se gâte vraiment. Le formateur nous attend, le plateau à la main, et nous indique la table, là-bas, où tous les stagiaires vont se regrouper pour deviser dans une ambiance conviviale et détendue. Je ne sais pas pourquoi, mais les gens avec un plateau repas entre les mains diffusent une impression de trivialité difficilement supportable. Le mélange travail fonction organique de base me semble incompatible et vaguement ridicule. Comme si le formateur, pendant son cours, se mettait à pisser devant nous.

Les gens arrivent à la table au compte goutte, s'installent là où il reste de la place. Chacun observe son plateau, dispose ses couverts ou grignote une rondelle de pain pour se donner une contenance. J'en profite pour observer le mode nutritionnel de mes plus proches voisins. Certains ont garni leur petite assiette d'entrée de telle sorte que les céleris rémoulade forment une espèce de petite montagne à l'équilibre précaire. D'autres ont pris une pizza. En général, ce sont des épicuriens, qui se contrefoutent de l'équilibre alimentaire. D'ailleurs, demain, et puis les autres jours aussi, il prendront encore une pizza.

Bien que des mal élevés n'attendent pas, on commence à manger ensemble, en se souhaitant bon appétit. Je n'aime pas qu'on me regarde lorsque je me nourris. Je ne pense pas sincèrement que cela intéresse qui que ce soit, mais l'éventualité n'est pas à exclure complètement, un risque existe, et ca suffit pour me rendre nerveux. Je suis donc contraint de surveiller mes gestes, ce qui entraîne chez moi une certaine tension. Aussi je prends garde à ne pas trop charger ma fourchette, (surtout avec la salade) et je surveille de très près sa trajectoire. A plusieurs reprise, il m'est arrivé, suite à un relâchement momentané, de rater mon orifice buccal et de planter ses dents dans ma joue. C'est une expérience douloureuse, physiquement et mentalement. Un petit tas de purée accroché à la joue, on se sent soudainement moins que rien.

Les conversations s'engagent après quelques bouchées. Elle tournent autour de thèmes consensuels et inoffensifs, au gré du hasard : travail, enfants, habitation. Les sujets plus impliquants seront abordés les jours suivants, si tout se passe bien : programmes télé, cinéma, livres parfois, mais très rarement. Toutefois, certains thèmes resteront obstinément absents des discussions : politique et sexe. A moins que le groupe ne soit exclusivement constitué d'hommes.

Il est rare de se faire des amis durant ces stages. Malgré tout, on fait comme si cela était possible, et le dernier jour, on échange ses adresses en promettant de se contacter bientôt. Cela n'arrive jamais, bien sûr. Personne n'a lié de liens assez forts durant ces quelques jours au point de s'embarrasser d'une correspondance qui s'avérerait rapidement aussi aléatoire qu'ennuyeuse.


Philippe Grédisset

Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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