Sur les signes du destin


Je suis né le lendemain de la mort d'Edith Piaf, le surlendemain de la mort de Jean Cocteau. Ce genre de signe impressionne forcément un jeune homme, et on a tôt fait de se construire une petite mythologie à usage strictement privé. Voyons, si ces deux-là sont morts juste avant que j'arrive, c'est que "quelque part", j'ai été désigné pour les remplacer. A l'évidence, j'étais un élu des Arts et des Lettres, et à n'en pas douter, Edith et Jean m'avaient passé le relais en tirant leur révérence. Tout petit déjà, je bassinais mes copains: "tu sais, je suis né juste après la mort de Cocteau et de Piaf". Je ne disais rien de plus, persuadé que l'évidence s'imposerait d'elle-même à l'esprit de mes camarades. Je me contentais de guetter les signes de respect qu'ils ne manqueraient pas de me prodiguer suite à une telle révélation. Cependant, rien ne venait. Cette situation me laissait perplexe, jusqu'au jour où je dus me rendre à l'évidence: j'écrivais comme Edith Piaf et je chantais comme Jean Cocteau.


Philippe Grédisset

Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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