Sur le passage à l'euro


Hier, je suis allé chez Ed, l'épicier discount. J'aime bien ce magasin, c'est tout petit et on ne perd pas son temps à arpenter des kilomètres de rayons à la recherche d'une boîte de cirage. De toute façon, chez Ed, il n'y a pas de cirage. Les gens qui fréquentent l'endroit ne cirent pas leurs chaussures, ça doit être ça.

Hier c'était un peu spécial comme ambiance, vu que l'on vient de passer à l'euro. Dans un louable effort pédagogique à l'adresse du consommateur lambda, Ed a fait imprimer de grandes affiches sur lesquelles on peut lire, écrit en gros :" L'euro, c'est facile ". Et puis dessous, en plus petit : " 1 euro=6,55957 francs Prix en franc = prix en euro multiplié par 6,55957 Prix en euro = prix en franc divisé par 6,55957". En fait, c'est tout simple, je ne vois vraiment pas pourquoi des imbéciles se sont amusés à fabriquer des calculettes. Tout le monde sait diviser les 38 francs d'un paquet de lessive par 6,55957 pour avoir aussitôt le prix en euro. De toute façon, c'est marqué sur l'étiquette. Mais avec les commerçants on n'est jamais trop méfiant, mieux vaut faire vite fait le calcul de tête pour voir s'il n'y aurait pas arnaque sous roche. Merci Ed. D'ailleurs, Ed ne s'est pas arrêté en si bon chemin. A l'entrée du magasin, il y a un jeune type affublé d'un tee shirt sur lequel on peut lire " Je parle Euro ". Immédiatement, je me demande si c'est sa langue maternelle, ou si ces connaissances linguistiques proviennent plutôt d'un stage accéléré organisé par les philanthropes de chez Ed. En attendant à la caisse, je l'observe discrètement. L'expression " s'ennuyer comme un rat mort " semble avoir été spécialement inventée pour lui. En fait, sa principale activité consiste à indiquer aux clients distraits que " non, c'est plus une pièce de 10 francs qu'on glisse dans le caddie, mais une pièce d'un Euro ". Les petites vieilles se perdent en remerciements, visiblement il ne lui en faut pas plus : il arbore l'air serein de celui qui a accompli sa besogne avec toute la probité requise. Vu que les petites vieilles sont pas si nombreuses que ça, ça lui laisse pas mal de loisirs. Il est là, les mains dans le dos, ou les bras croisés, en alternance. Il essaye de se donner une contenance, mais c'est pas facile. Il doit sûrement penser à toutes ces choses qu'il va pouvoir s'offrir avec tous les euros que va lui donner Ed. Et puis vu qu'il parle couramment la langue, il a pas de mouron à se faire, tout devrait bien se passer.

N'empêche, on attend plus aux caisses, mines de rien. On dirait que tout le monde joue à la marchande : on regarde les pièces, on compte, on recompte, on vérifie une dernière fois... Je repère des boîtes de cachous" Lajaunie " juste à l'entrée de la caisse. Chouette ! Je croyais que ça existait plus. J'en prends une. Ce faisant, je sens un regard insistant venant de l'arrière. Coup d'œil : un vieux à casquette me dévisage comme si j'étais un vulgaire pue-du-bec. Un moment, je suis tenté de lui expliquer qu'il n'est pas nécessaire de refouler du goulot pour apprécier les friandises à la réglisse, mais j'abandonne rapidement l'idée : il a l'air borné comme tout, rien à en tirer.

A la sortie, il y a la SDF, avec son fichu sur la tête. Avant, elle ouvrait la porte aux clients en faisant une courbette. A présent, elle ne s'en donne plus la peine, elle a pris ses aises. En fait, cette femme me gêne un peu, depuis que je l'ai croisée en grande effervescence, un portable à la main. Je sais, c'est un peu étriqué comme pensée, ça fait très " petit bourgeois ". A noter quelque part " Ne pas juger les mendiants qui ont des portables - Trop réactionnaire ".


Philippe Grédisset

Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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