Carrefour, je positive!


Je prends machinalement un paquet de cacahouètes au rayon " biscuits apéritifs ".

Je n'ai aucune raison objective de fréquenter cet endroit. Il est rare de trinquer seul, sauf quand on est alcoolique ou dépressif, je suppose. Dans ce cas, on se passe facilement des amuse-gueules.

Je me dirige vers les caisses. D'ordinaire, je choisis la caissière la plus laide, pour éviter toute charge émotionnelle qui ne manquerait pas de s'installer lors de la courte transaction qui découle d'un achat.

Aujourd'hui, j'opte pour une rousse, magnifique, des cheveux qui lui tombent jusqu'au bas des reins, des yeux verts, des mains longues et fines. Exactement le type de fille que je n'oserais jamais aborder dans la rue ou ailleurs.

Pourquoi une telle folie ?

Disons que j'ai trente-cinq ans, je suis seul, je m'emmerde, et qu'il est bon parfois, dans cet océan de banalité, de se ménager une petite coquille de fantaisie, histoire de naviguer tranquillement pendant quelques minutes. Voilà, je vois les choses comme ca. Au moment ou je dépose mon sachet de cacahouètes, un grand type en rollers arrive à vive allure, et glisse quelques mots dans l'oreille de la fille., qui lui répond d'un regard soutenu. Puis elle se tourne vers moi, et sans même me regarder :
- Bonsoir.
La réalité m'apparaît alors dans toute sa crudité: je n'existe pas pour elle, je n'existerai jamais.
- trois francs quatre vingt quinze.
Je paie, elle me donne mon ticket. A aucun moment, elle n'a levé les yeux.
La petite coquille de fantaisie a vite fait de s'abîmer dans l'océan de banalité.


Philippe Grédisset

Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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