Les légendes ne sont pas toutes des chimères.


C'est un vieillard au poil blanchi, qui papillonne des yeux en regardant les motifs du tapis ; dragon millénaire dont la respiration profonde m'apaise.

Nous sommes calmes, dans ce silence qui n'existe pas. Je le sens, à côté de moi, qui écoute les voitures au loin, les cris d'une femme sur un chien, le chien lui-même qui aboie, le ronronnement de l'ordinateur de mon père.
Du moins, ça c'est ce que je m'efforce d'entendre. Parce que je sais que lui entend les vols des rouges-gorges autour de la maison, la respiration douce de mon père, celle, rauque, de ma sœur malade, il entend le vent léger agiter les arbres, il entend et il écoute les voix du monde qui n'est pas le mien.

Je le fixe. C'est impoli de regarder quelqu'un avec autant d'insistance je le sais, ça met mal à l'aise d'être ainsi observée. Mais je ne peux pas m'en empêcher. Je voudrais lui demander de me raconter sa vie, je voudrais savoir ce qu'il pense de tout ça. Mais il ne me répondrait pas, je le sais, ça aussi. Alors il me voit et plonge son regard dans le mien et il parle. Avec ses yeux, il me raconte. Oh pas sa vie bien sûr. Mais il me raconte ses sentiments. Il est heureux, en paix avec lui-même. Nostalgique un peu. Il n'est plus aussi jeune qu'avant. Intrigué que je m'intéresse autant à lui. Il m'a vu grandir mais ne me comprend pas. Finalement il préfère me laisser agir comme bon me semble.

Je suis triste de voir que jamais je ne pourrai découvrir les trésors qu'il cache au fond de lui.

On dit que les dragons n'existent pas. On dit que les légendes où ils protègent pour l'éternité des merveilles que l'on ne peut imaginer ne sont que des chimères. J'ai découvert que c'était faux. J'ai, chez moi, l'un de ces êtres magnifiques. Respirant la sagesse, l'ancêtre à la longue robe brune et aux quatre gants blancs. Sous son masque blafard au nez noir se cachent des secrets qu'il emportera dans sa tombe, et qu'aucun chevalier, aussi puissant soit il, ne pourrait récupérer. J'ai tant de respect pour eux. Je ne peux même pas lui dire avec des mots. Alors je passe tout mon amour dans mon regard et j'attends.

Mon gentleman aux quatre gants a compris. Il hoche la tête. Son visage est inexpressif mais je sais que s'il le pouvait il m'aurait souri.

Entre alors mon père qui me demande en désignant l'ancien : " t'as regardé s'il y a de l'eau dans la gamelle du chien ? ".


Hitomi Kanzako

Lire les comment taire et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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