KERAVI , à vie !


Le liquide, sous l'inclinaison du verre, prudemment réglée par ma main, glisse le long de la paroi opaque. Les premières gouttes ruissellent à la commissure des lèvres, déjà noircies par des milliers de gorgées. Puis elles se concentrent, prisonnières, entre l'intérieur de la lèvre et la face des dents. Enfin, ce petit lac de vin se déverse, prudemment, dans la bouche, rétracte les papilles, vrille les maxillaires, anéantit les cordes vocales. Une montée d'acide venue de l'estomac, envoyée à la rescousse par un milliard de neurones affolés, finit de brûler le fond de ma gorge.

- Vérole, j'suis trop bourré pour boire ça, j'vais me faire un joint.

J'avais pas fini de penser ça, que la porte d'entrée s'ouvre brutalement, pour laisser apparaître une ombre démesurée dans le contre jour.

C'est Bill. Il eut un mouvement de recul, puis se reprit et courut ouvrir la fenêtre.
- Putain Cid ça pue, t'es dégueulasse. T'es vraiment un branleur il est trois heures !
- Salut Bill.

Avec Bill on a fait des rêves ensemble quand on était jeune. Lui il faisait des paroles et moi des musiques et ça faisait des chansons qu'on jouait un peu partout, ça marchait pas mal, mais pas assez et pas longtemps.

- Ca me gave … les feuilles c'est vraiment de la merde maintenant, elles collent une fois sur deux.
- T'en a pas marre de fumer cette merde ?

J'l'aime bien Bill, des fois il est un peu rabat-joie mais il vient souvent me voir. C'est le seul à venir me voir.

- Bill il faut que tu me fasses des textes, j'ai envie de jouer en ce moment.
- Merde, des textes t'en a déjà cinquante, fais les, après on verra !
J'avais enfin fini mon collage, j'commençais le mélange.
- Tu veux un verre ?

Son regard se posa sur la bouteille en plastique, se détourna vers moi, il secoua la tête. J'étais allongé dans le canapé, je finissais de rouler mon joint. Bill avait pris une chaise et s'était assis en face de moi.

- T'as écrit ces derniers temps ?
- Ouais, je fais des légendes pour des expo- photos.
-  ?…
Il sortit un billet de cinq cent balles et me l'agita sous le nez.
- J'ai plus gagné avec eux en une semaine qu'avec toi en dix ans !

Dans le même instant, j'allumais mon pétard, il se produisit alors une réaction en chaîne : tirant la première taffe j'ai senti mon corps se glacer, mon estomac se contracter, c'est sorti d'un coup d'un seul ; un long jet, continu, rougeâtre, nauséabond, faucha d'abord le billet pour aller crépir le bas du joli pantalon en toile bleu et l'intégralité des mocassins en cuir verni de Bill.
Je tombai du canapé.
Il se leva en un quart de seconde, avec une telle violence que la chaise alla se fracasser sur le mur.
- Putain, t'es vraiment un enfoiré !
Il essuya ses chaussures un peu violemment dans mon estomac.
J'étais recroquevillé par terre. La porte claqua dans un puissant :
Connard !

J'ai tout de suite pensé à ce pauvre Pascal, englué dans cet acide qui pourrait lui être fatal, je l'en ai sorti in extrémiste, et l'ai essoré entre mes doigts, il était intact, ce miracle me dessaoula, déjà mon cerveau faisait, à toute vitesse, le tour des rades où je n'avais pas d'ardoise et où je pourrais aller fêter dignement ma première rencontre avec ce fameux Penseur.


Jean-Roch De Lima

Lire les comment taire et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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