Le ravin


C’était le début de l’été ou la fin du printemps, je sais plus trop. Je devais avoir onze ou treize ans.

Je vivais dans un ravin tout vert avec une rivière au milieu. Je vivais là, sans adulte.

Ils me visitaient une fois ou deux par semaine pour m’amener des boîtes de ravioli ou de cassoulet, des fois les deux, et, voir si j’étais vivant, ou pas.

Faut dire que pour descendre dans le ravin fallait avoir une sacrée condition physique, il y avait bien un chemin, interrompu par des virages qui tournaient à angles droits, comme des bras d’honneur faits au peuple du haut.

Ceux du haut, y envoyaient l’assistante sociale, y trouvaient ça bizarre qu’il y ait un enfant tout seul en bas, mais l’assistante elle a jamais pu m’assister, elle disait qu’elle pouvait pas descendre parce qu’elle ne serait jamais de retour pour seize heures et que l’administration elle paye pas les heures sup., et puis j’avais pas besoin d’eux. Les adultes se croient toujours indispensables, pas que pour les enfants, pour leur travail, leur famille, leurs amis, leur pays, mais quand ils partent on pleure deux jours et puis on les remplace.

Je me souviens pas d’avoir été à l’école.

Il n’y a pas un pouce de terrain que je ne connaissais pas par cœur, pas un animal dont je ne sache le prénom, pas un qui ignore le mien.

Mon meilleur pote c’était un sanglier que j’appelai Abel, en hommage à mon père, un gros mâle. Au printemps y courait les filles, les engrossait et le reste de l’année il passait son temps dans les sous-bois à sucer des glands, à déclamer de la poésie allemande, et à bouffer des champignons.

Notre grand jeu c’était de choper les serpents, lui les débusquait, moi je les chopais dans un bocal en verre. Après on se foutait de leur gueule pendant une heure et on les relâchait. Ils se plaignaient à tout le monde, mais tout le monde s’en foutait.

Un jour qu’on marchait dans la rivière pour faire râler les truites, on a aperçu dans un trait de lumière, deux formes inconnues et familières en même temps, un mirage qui se serait planté là, je sais pas pourquoi, peut-être une déception, un mal de dents ou la peur des huissiers.

Elles étaient là, nues, batifolant dans les eaux vertes et croupies de la Bouble.

Ses cheveux, d’un roux flamboyant, naissaient de l’eau pour prendre racine au sommet d’un visage laiteux, d’un yaourt nature.

L’autre, faudrait demander à Abel, c’était une truie magnifique, pas ces truies de la campagne sales et vulgaires, elle c’était une truie avec de l’éducation, des manières, avec un je ne sais quoi de Britney Spears. Elle se prénommait Iseult, on peut pas l’inventer.

Celle qui brûlait mes yeux c’était Lili, juste Lili.

Voilà ce sont mes derniers souvenirs de cette époque, après je suis devenu un homme, dégénérescence inévitable de l’enfance.
Je n’ai plus jamais revu Abel, ni les serpents, ni personne.
Souvent, quand le soleil plonge derrière les casernes je repense à eux, je les cherche dans les méandres de ma mémoire, je les devine, de plus en plus loin,
Attendez-moi … encore un peu de patience, j’arrive.


Jean-Roch De Lima

Lire les comment taire et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


Accueil
Accueil
Les éditos
Les éditos
Les textes
Les textes