Ma seule histoire.


J'ai bientôt cinquante ans, je suis un homme seul, j'ai trop attendu celle qui m'aurait ému et le temps m'a rattrapé, me laissant comme seule originalité d'être chauffeur de maître dans une grande entreprise.
Ce soir là mon patron m'a demandé de le conduire à un vernissage dans une galerie d'art du centre ville.
Arrivé sur place il m'a fait cette requête : - Jean, j'aimerais que vous laissiez cette casquette et que vous m'accompagniez à l'intérieur.
Devant mon regard interrogateur, il a précisé : - vous savez j'ai horreur d 'arriver seul dans ce genre d'endroit.
J'ai bien sûr accepté, mais avais-je seulement le choix ?

Il s'est vite fait happer par les premiers mondains de service et je me suis retrouvé seul. J'ai repéré un tableau qui semblait ne pas faire recette, au plus isolé de la galerie. Armé d'une coupe de champagne et d'un air détaché je me suis constitué là un poste d'observation d'où je pourrais éviter d'étaler ma rusticité et mon manque d'aisance au milieu de cette foule d'intellectuels de tous bords.
- Vous aimez ?
La femme qui se tenait à coté de moi me posait la question en regardant le tableau. Embarrassé, je regardais la peinture qui représentait une falaise au crépuscule où une silhouette féminine couverte d'un voile blanc se tenait à l'extrême limite du vide.
- Heu, oui tout à fait, j'aime beaucoup !
Il fallait que je me sorte de là le plus vite possible.
- C'est curieux, me dit-elle, vous êtes le seul à vous être attardé devant lui.
Je ne répondis pas, je regardai encore le tableau, c'est vrai qu'il était différent des autres, plus sombre, moins appliqué, un peu maladroit.
Elle se tenait devant moi et cherchait mon regard. Je ne pus l'éviter, je n'arrivais toujours pas à parler, la peur de dire une incongruité, de révéler mon manque de culture.
Mais elle reprit la parole - Ce n'est pas lui qui l'a peint, il l'a mis ici pour me faire plaisir, mais personne ne le remarque.
Sa voix était triste, légèrement voilée, je la regardai plus attentivement, elle était plutôt petite, sa tenue était simple et son visage était joli sans être beau.
Je tombai immédiatement amoureux.
- Je . . . je ne suis pas un connaisseur, j'accompagne un ami. Mes yeux allaient du tableau à l'inconnue, quelque chose m'envahissait, j'étais troublé.
- Je vous en prie me dit-elle, dites moi ce que vous en pensez.
Je regardai encore la toile et compris qu'elle était d'elle. - Je le trouve triste, cette femme au bord de la falaise, je ...( mon émotion me trahissait), j'ai envie d'aller la prendre par la main, de l'éloigner du vide. Je restai silencieux un moment ,les yeux fixés sur le paysage peint,- Elle est belle ,murmurai-je, il faut la prendre par la main, l'éloigner de là.
Je restai encore quelques secondes planté-là.
- Vous venez, Jean ? On rentre !
Mon patron m'avait mis la main sur le bras, je regardai autour de moi, la jeune femme avait disparu.
- Oui, Monsieur, tout de suite.
Nous regagnâmes la voiture, je mis le moteur en marche.
- Monsieur ?
- Oui, Jean.
- Vous avez rencontré le peintre ?
- Oui, bien sûr, il est un peu arrogant, je n'aime pas trop ce qu'il fait !
- Et ... sa femme ?
- Morte il y a un an, elle s'est jetée du haut d'une falaise.


Ysab Camari

Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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