Minéral.
Six heures trente, peut-être sept heures, il ne sait pas vraiment.
La rivière coule paisible entre les grandes dalles de pierre qui, tout à l'heure, chaufferont au soleil d'août.
Pas un bruit, à peine le chuintement souple de l'eau qui serpente tranquillement.
Il s'est calé confortablement entre deux blocs de roche, il est un peu en surplomb de la plage de cailloux et profite de la vue et de sa solitude.
Il se dit, qu'un peu plus organisé, il aurait pu pêcher comme quand il était gamin, mais il n'a rien prévu.
Il est là parce qu'il s'ennuie, vacances trop douces dans un paysage doux, où seuls les petits matins lui laissent le sentiment d'être en harmonie avec ces lieux paisibles.
Il est immobile, se fond dans cette nature et son regard se perd en méandres ouatés.
Sa torpeur s'interrompt quand il distingue le crissement des galets dérangés par des pas qui se rapprochent.
Il fronce les sourcils, un peu agacé, à peine, mais son ordonnancement tranquille est bousculé, ce ne sera pas une bonne journée.
Une femme, à quelques mètres de lui en contrebas, elle s'arrête au bord de l'eau et après quelques secondes, défait une sandale puis l'autre et met les deux pieds dans l'eau.
Pendant un temps elle ne bouge plus, lui tournant le dos.
Elle est plutôt grande, vêtue d'un corsaire bleu marine et d'un pull de coton blanc, un sac de toile est pendu à son épaule, sa masse de cheveux argentés est attachée bas sur sa nuque.
Elle a peut-être une cinquantaine d’année, plutôt fine, ses hanches sont un peu marquées, mais donnent à sa silhouette un peu de douceur.
Elle se tient droite légèrement cambrée, elle lui tourne le dos, mais il devine au mouvement de sa tête que son regard balaie la rivière, d'abord de l'amont en allant doucement vers l'aval.
Elle revient vers la plage, laisse tomber son sac à terre et sort une serviette de bain bleu ciel. Elle s'assoit, enserre ses genoux dans ses bras et reprend son observation silencieuse.
Lui ne la quitte plus des yeux, fondu sur son rocher, il fait corps avec son environnement, il est minéral.
Elle n'est plus que le seul être humain de cette plage.
En quelques gestes précis, elle se débarrasse de son pull et de son corsaire, son dos est parsemé de taches de rousseur témoignant du passé flamboyant de sa chevelure.
Elle se redresse en culotte blanche, droite, cuisses serrées dans une posture de danseuse. Elle se dresse par deux fois sur la pointe des pieds. Elle passe un doigt sous l'élastique du sous-vêtement et le fait glisser le long de sa fesse droite, du coté gauche le tissu résiste un peu en s'accrochant à l'arête de sa hanche, il finit par céder.
Elle l’accompagne en se penchant pour faire passer délicatement un pied puis l'autre au-dessus de l’étoffe, ce gracieux mouvement dévoile la sombre intimité de son sexe niché au creux de ses cuisses pâles.
Pieds nus, sur l’irrégularité des pierres, elle descend de déséquilibre en déséquilibre jusqu'au fil du cours d'eau et y rentre sans hésiter jusqu'à mi-cuisse, le courant doux ondule autour de ses fesses, en arabesques silencieuses.
Il est attentif, rien ne laisse à penser qu'elle a froid, et pourtant dans le petit matin, l'eau doit avoir la fraîcheur de la nuit passée.
D'un mouvement soudain, presque enfantin, elle s'accroupit et se redresse d'un éclair, l'eau, surprise, s'est faite piéger et ruisselle en filets de cristal sur son corps; elle scintille dans les premiers rayons pâles du soleil.
Elle tressaille enfin, serre son buste dans ses bras, le courant redevenu calme caresse le haut de ses cuisses.
D'un coup elle plonge vers l'amont, nage vivement à contre courant, lutte quelques minutes contre la force tranquille du cours d'eau puis se laisse dériver jusqu'à son point de départ. Elle recommence plusieurs fois cet assaut imaginaire.
Au bout d'un moment, il la devine ramasser ses jambes sous elle, reprendre pied sur le fond de la rivière, et se redresser cette fois ci face à lui en remontant vers la rive.
Ses seins tachetés aux aréoles rétrécies par la fraîcheur du bain sont bas sur son buste. Ils se balancent au rythme incertain de ses pas.
Elle a les cuisses un peu maigres, d'une blancheur soulignée par le roux d'un pubis fourni et aux poils alourdis des perles d'eau qui se détachent et viennent s'écraser le long de ses jambes.
D'un geste féminin, elle relève en marchant ses deux bras et resserre le nœud qui enserre ses cheveux, c'est quelques secondes où sa poitrine retrouve le galbe de ses vingt ans.
Elle frissonne, se saisit de sa serviette et se sèche vigoureusement, elle renfile maladroitement sa culotte, manquant de perdre l'équilibre, puis le petit pull blanc et le corsaire bleu marine. Elle se rassoit face à la rivière, remet ses sandales, et observe encore un instant le fil de l'eau. Sans le quitter des yeux elle fourre sa serviette dans son sac, se relève et s'en va comme elle était venue, en faisant crisser les galets sous ses pas
Sous ses yeux, la plage est redevenue sereine, l'eau coule, paisible, entre les longs rochers plats. Il ne reste rien du passage de la baigneuse, sinon un peu d'humidité sur quelques galets blancs.
Doucement, imperceptiblement il réintègre son corps et regagne son humanité.
Elle ne l'a pas vu, lui oui, et c'est bien ainsi.
Il sourit, c'est une belle journée qui commence.
Ysab Camari
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