Des bicyclettes, mon frère et le bleu de nos étés.


Je fonce sur la petite route qui descend des " Ombreaux ", mon vélo vert flambant neuf est bien plus rapide que celui de mon petit frère, mes onze ans me donnent bien sûr plus de puissance, mais c'est surtout grâce au diamètre de mes roues qui dépasse de plus de vingt centimètres celui des siennes. Je regarde derrière moi, sa silhouette s'amenuise, mais pas sa hargne, il a neuf ans, et n'abandonnera pas la lutte, il pédale comme un fou relançant sa petite machine rouge, ses cheveux blonds le capant d'un soleil de vainqueur.

En bas de la descente j'aborde le virage le nez dans le guidon et prends dans le " S gauche droite " la direction d'Arzembouy. En Nièvre les routes sont rouge brique sinuant au cœur de pâtures qui même au plus chaud de l'été restent d'un vert tendre. Elles sont bordées de murets de pierres hors d'âge, objets de notre escapade. Je ralentis, mon frère débouche du virage les sourcils froncés, pédalant de plus belle, il sait qu'il me rattrapera et je suis bien obligé de l'attendre, parce qu'il a un gros, très gros avantage pour moi : c'est un chasseur de lézard d'une rare efficacité, il n'a pas son pareil pour les débusquer.

Entre les pierres qui chauffent sous juillet, les bestioles flânent, lui jamais.
Quand il arrive à ma hauteur il saute de sa bicyclette et celle-là n'a pas fini sa course dans le fossé qu'il est déjà aux aguets, observant la perspective de l'enclos pierreux.
Je suis tapi à un mètre de lui, l'observant à travers les rayons de la roue qui à l'équerre du cadre tourne encore en silence.
- Y'en a deux ! Regarde le gros, là ! sur la grosse pierre du bas.
Notre crocodile nivernais n'a même pas eu le temps d'ouvrir les yeux que nos deux mains réunies l'ont coincé sur son caillou. Philippe le saisit délicatement sous les pattes avant entre le pouce et l'index et me le tend, je présente mon auriculaire à la gueule de l'animal qui s'y accroche de ses minuscules dents, il le lâche et le lézard pend au bout de ma main que je brandis fièrement au bleu du ciel.
Nous rions de concert, l'après midi sera fructueux, nous sommes les maîtres des prés !
-Grillons ! Tremblez au fond de vos trous dérisoires, d'une brindille habile nous vous délogerons et nos boîtes d'allumettes seront vos geôles d'où vous enchanterez nos nuits de vos bruissements mystérieux.
-Cachez-vous sauterelles ! Nos mains en conque, aux doigts serrés s'abattront sur votre liberté, vous serez exposées au foirail de notre cabane et la plus imposante, celle à la lame coupante, exagérément élevée au rang de dangereuse, celle-là désignera le régnant des lieux.
-Caltez hannetons ! Votre vol lourd finira dans l'herbe des champs tels de gros bonbons au miel, agitant désespérément vos pauvres pattes malhabiles.

Mais le soir ramenant nos proies, c'est dans le petit chemin menant à la maison de Mémère Alice que nous faisons notre meilleure découverte. Noir d'ébène, pataud, remontant péniblement le talus, un crache-sang n'échappe pas au regard perçant de mon Masaï blond, agacé il répandra de ce liquide rouge, fascinant et intriguant à nos yeux d'enfants. (Je ne sais si ces insectes ont un dieu, mais qu'il nous pardonne nos cruautés, nous fûmes sans pitié.)

Nous finissons par rejoindre notre royaume au fond du jardin, derrière le " achèlem " petite baraque de trois mètres sur deux coincée entre les groseilliers et le potager et qui dût son surnom à ses parois de béton préfabriqué et à son toit de fibrociment.
Là nous attendons le dîner en nous concoctant des purées de mûres, nous gavant de prunes, ce qui nous vaudra les foudres de notre grand-mère, exaspérée que nous n'avalions rien de notre souper.
Que devenaient nos lézards, grillons et autres bestioles ? Les relâchions-nous ? Finissaient-ils leurs vies, séchés au fond d'une boite en fer ? Ma mémoire ne me le dit pas.

Je revois mon frère fier de ses prises, les confrontant dans des batailles improbables. Je revois ses cheveux blonds que j'enviais mais ce qui finalement légitimait, à mes yeux, les vingt centimètres de plus que faisait ma bicyclette.


Ysab Camari

Lire les comment taire et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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