La 404, mon frère et le froid du matin.


Six heures trente, le réveil a sonné depuis déjà une demi-heure, il faut que je me lève sinon je ne vais encore pas avoir le temps de déjeuner. J'allume l'ampoule de la pièce qui me sert de chambre, je retape mon lit, la journée il sert de canapé aux éventuels visiteurs. J'habite une petite maison dans la campagne bourbonnaise, il y a deux autres pièces : la salle à manger où dort ma mère et la petite chambre du fond réservée à ma sœur ou aux invités quand cela arrive.

Je fais chauffer une casserole d'eau pour le café, puis rapidement un brin de toilette au-dessus de l'évier, je ne perds pas de temps avec ces futilités.

Je bois mon bol debout, puis j'enfile un jean, deux paires de chaussettes l'une sur l'autre, un tee-shirt, un sweat, un pull et une grosse veste qui depuis longtemps a renoncé à faire croire qu'elle était en daim.

Il faut y aller, en marchant vers la grange je rabats le col de fourrure synthétique sur le bas de mon visage, je sors et essaie de démarrer cette foutue mobylette sans la " noyer " sinon je serai obligé de réveiller ma mère qui travaillant de nuit ne dort que depuis une heure.

Après une longue course pour lancer le moteur je lâche la gâchette des gaz, elle démarre, je saute sur la selle les poumons brûlés par l'air glacial, il me reste six kilomètres à parcourir pour rejoindre Saint-Pourçain où je suis apprenti couvreur.

Le faisceau jaune de mon phare éclaire mal la petite route, mes yeux pleurent dans le vent froid. Arrivé à l'entreprise je salue François Lavisse mon chef compagnon, Claude l'ouvrier qualifié qui fume sa première gitane maïs et Yves le manœuvre. Nous rejoignons la 404 grise, ils montent tous les trois dans le poste de conduite, moi je saute le hayon de tôle pour aller me pelotonner au fond du plateau bâché. C'est mon " nid " entouré d'un bric-à-brac de cordes, de seaux et d'outils de chantier.

Le moteur diesel se met en marche après deux ou trois essais infructueux, ce matin il faudra une heure de route pour arriver à destination. J'essaie de me rendormir mais il y a toujours un cahot de la camionnette pour m'en empêcher, le jour se lève, je ne distingue que le sommet des arbres et les toits des camions que l'on double. Je pense à mon frère de deux ans mon cadet, il fait des études dans une grande école à La flèche, bien loin d'ici, je ne le vois que deux à trois fois par an, si peu : quelques parties de pêche dans la Sioule au mois d'août et il est déjà reparti. Je souris, il n'aime pas l'uniforme qu'on l'oblige à porter la-bas. Je suis fier de lui, j'en parle à qui veut bien m'entendre, c'est ma façon à moi de relever le menton.

Putain qu'il fait froid, je tire une bâche en plastique sur moi, je me rendors.
Le moteur s'est arrêté, nous sommes à Doyet sur la place du champ de foire, depuis une semaine qu'a démarré ce chantier c'est notre halte casse-croûte, on mange un peu de terrine et un morceau de fromage, le vin est amené par Claude dont le beau-père est vigneron à Laroche-Bransat, il y a toujours un peu de " fleur " à la surface du verre et un goût un peu acre donné par le soufre dont on traite les tonneaux, mais j'aime bien çà ! on le boit en piétinant sur place ou assis sur un pylône électrique couché en travers de la place. On plaisante un peu, nos haleines fument autant que les cigarettes de Claude.

La voiture repart, nous n'irons pas boire de café dans un petit bar, le chantier est trop loin, notre patron ne serait pas content.
Encore vingt minutes de trajet, en arrivant, j'aurai à " tourner " quatre brouettes de sables et deux sacs de chaux, je tomberai vite la veste.

J'ai seize ans, un début de scolarité difficile, mon père voulait me faire rentrer aux enfants de troupe à Issoire...Ma tête dodeline contre la bâche, le jour est blanc, une pancarte, je lis le nom barré de rouge du village où nous arrivons.

J'oublie mon frère la-bas, si loin... je le retrouverai ce soir pendant le voyage de retour, la nuit sera tombée, c'est mieux pour rêver.


Ysab Camari

Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


Accueil
Accueil
Les éditos
Les éditos
Les textes
Les textes