Patience, je deviens altruiste


Pourquoi cet air incrédule et souffreteux…Le bâillon vous gêne, la corde est trop serrée. Allons, allons, un peu de symbolisme, cela ne vous rappelle rien ? Vous avez l’air surpris. Regardez-vous, n’avez vous pas compris qu’à peine né, j’étais déjà exaspéré de votre tronche de bien pensant. Vous ne comprenez pas…Sans doute avez-vous arrangé mon passé pour vous donner un meilleur rôle dans votre présent.
Moi je n’ai rien oublié, je m’en souviens comme si c’était hier.

Oh chéri, il est si mignon, il nous sourit, je t’assure c’est le portrait de ton grand-père et patati et patata. Tous ces gens autour, et je te touche, et je te berce, et je te papouille.. à vomir.
Bien sûr vous n’avez rien dit, vous les encouragiez même, trop satisfaits de l’admiration que vous lisiez dans leurs yeux, trop redevables certainement des berceau, poussette, fringues et autres bricoles qu’ils vous avaient offerts pour l’occasion.
Ainsi mon innocence était à vendre.

Puis des années durant, il s’est toujours trouvé quelqu’un sachant mieux que moi ce que je devais faire. Dis bonjour à la dame, merci au monsieur. Cette obsession à me faire remarquer où j’avais fait une erreur. Vous m’avez maintenu en otage jusque dans mes loisirs, jusque dans mes premières amours.
Jamais assez bien, assez vite, assez loin. Combien de fois l’ai-je entendu, peu importe.
Vous m’avez pris l’amour, vous m’avez pris la haine. Vous m’avez enfermé dans vos tours, non pas pour préparer mon avenir, mais pour résoudre vos problèmes.
Ainsi mon insouciance était à pendre.

Merci. Aujourd’hui j’ai une vie saine, je ne fume pas d’avoir été privé d’air, je ne bois pas pour n’avoir pas connu l’ivresse. Le matin je cours, la journée je roule, le soir je cours. Je parcours le monde, en long, en large. Jamais je ne m’arrête de peur de trop penser, de trop réfléchir et de me rendre à l’évidence, vous m’avez sciemment laissé en vie.
Voyez j’ai su garder ma conscience.

Je veux néanmoins vous témoigner ma gratitude.
Vous pourrez enfin être fier de moi. J’ai décidé de me préoccuper un peu plus des autres. Vous étiez au commencement, il est logique que vous soyez les premiers à bénéficier de mon amour altruiste, forgé au feu de votre éducation.
Vous ne connaîtrez pas la perte des cheveux, les dents qui se déchaussent avant de tomber, les jambes qui se font lourdes, le cœur qui hésite ou s’emballe et tous ces petits riens qui font le quotidien de ceux qui n’ont pas la chance d’avoir un fils aussi attentionné.

J’ai choisi pour vous le 357 Magnum,
C’est ce qui se fait de mieux pour éviter de mourir au détail.
Une balle pour chacun, dans l’estomac.
Je vous accorde ainsi, le temps de vous rappeler pourquoi et comment vous m’avez fait.

Quant aux autres, patience mon amour se penche déjà sur vous…


Gilles Gras

Lire les comment taire et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...
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