Les branques interrogations (4)


Il fait décidément trop chaud. Je me dirige vers le grand chêne qui trône au centre du parc. Je me cale confortablement entre ses racines qui affleurent, bien décidé à me délasser en profitant de l'accueil rafraîchissant de son ombrage.
Machinalement je tapote les racines comme pour des coussins en disant :
- Maintenant Monsieur le chêne, si vous le permettez et sans vouloir vous importuner, je vais me faire une petite sieste bien méritée.
Et le chêne de répondre :
- Je vous en prie, faîtes donc !
D'un bond je me relève, je cherche qui a parlé, personne alentour.
Je me tourne vers le chêne et dit, encore sous l'effet de la surprise :
- Ca alors ! J'en crois pas mes yeux…
- Plutôt vos oreilles.
- Oui bien sûr, mais avouez que j'ai de quoi être déboussolé, c'est la première fois que j'entends un chêne parler.
- Je ne vois pas ce qu'il y a de surprenant.
- Sans vouloir vous froisser, à ma connaissance les arbres ne parlent pas.
- La preuve que non.

Je devais admettre que l'argument était irréfutable.

- Mais… comment dire… tous les arbres parlent ?
- Les arbres sont d'un naturel timide, mais un arbre qui a un tant soit peu de savoir vivre refuse rarement le dialogue. Certes le bouleau est souvent très occupé, le saule-pleureur vous plombe le moral, le tilleul…il faut se l'infuser, mais tous vous répondront, pour peu que l'on s'adresse à eux. Mais c'est tellement rare, dit-il avec une pointe de regret dans la voix.
- Certes, mais qui aurait l'idée de parler à un arbre !
- Et bien… vous par exemple.

Une nouvelle fois l'argument était irréfutable. Je décidai d'écourter la discussion avec un bref au revoir pour vaquer à mes occupations.
Obsédé par l'image de mon chêne parleur pendant toute la journée, je retournai dans le parc à la nuit tombée.

- Bonsoir, c'est gentil à vous de passer, je me sentais seul ce soir.
- Dites-moi, si les arbres parlent, ils peuvent aussi se déplacer, non !
- Nous le pourrions mais nous sommes très attachés à nos racines.
- Alors vous restez planté là toute votre vie, sans vous ennuyer ?
- Vous avez déjà vu un arbre s'ennuyer !
- Non mais, immobile toute une vie, ça doit vous poser des problèmes.
- Moi non, mais vous par contre…
- Jusqu'à cet après midi, je n'en avais pas plus, pas moins que quiconque.
- Ca ne devrait pas durer, regardez derrière vous…

Je me retourne, pour me trouver nez à nez avec trois policiers. L'un deux me dit :
- Alors mon brave, on prend le frais !

J'avoue que la vision d'un uniforme des forces de l'ordre a tendance à éveiller en moi le mode défensif/agressif, si vous rajoutez à cela le ton suspicieux employé généralement par ses représentants, vous comprendrez ma réaction.

- Quoi, je ne fais rien d'interdit, je discute avec monsieur, en désignant le chêne.
- Avec monsieur… je ne vois qu'un arbre.
- Oui un arbre, intervint le chêne.
- Vous voyez, reprit le policier, ce n'est qu'un arbre, il le dit lui même.
- Mais enfin vous êtes bouchés ou quoi, cet arbre parle, comme vous et moi.

Les trois policiers échangèrent un regard entendu et l'un me dit :
- Et bien vous allez nous expliquer ça tranquillement au poste.
- Mais vous l'avez entendu, je… mais lâchez-moi, je n'ai rien à vous expliquer !

S'en est suivi un passage à tabac dans les règles de l'art, une nuit en cellule de dégrisement et une procédure judiciaire à mon encontre pour troubles à l'ordre public, refus d'obtempérer, insultes, violence sur agent et tout le tralala.

Du coup maintenant je sais pourquoi les gens disent que les arbres ne parlent pas.


Gilles Gras

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Un petit commentaire pour le zauteur...
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