L'arnaque
Un bon café, la première cigarette du matin, hummm c'est toujours la meilleure.
Tiens pour une fois je ne crache pas tous les poumons de la terre. La vie est belle.
Bon c'est pas le tout, mais, au boulot !
Je dévale les escaliers, dans le hall je croise la concierge occupée à sortir les poubelles.
- Bonjour Madame Gudulle, le courrier est passé ?
- Non pas encore … elle se tourne et sursaute, oh pardon Monsieur Loubet, je ne m'attendais pas…enfin, j'ai appris pour vous, c'est triste. La p'tite dame du troisième me disait encore tout à l'heure que tout le monde vous regrettera. Si je peux me permettre, il faut dire qu'à fumer autant, ça devait finir ainsi. Ah lala, on a beau dire, c'est malheureux quand même de mourir à 45 ans. Enfin ne vous inquiétez pas, je m'occuperai de votre poisson rouge.
Je n'eus pas le temps de répondre qu'elle fondit en larmes en retournant dans sa loge. Entre deux sanglots je compris des pauvre Monsieur Loubet, mourir si jeune et autre mon dieu quel malheur. C'est le bouquet, je serais mort ! La Ginette c'est pas le genre à mentir ni à rigoler.
J'ai l'air de le prendre bien mais je vous assure que ça m'a fichu un coup au cœur.
L'esprit troublé par cette révélation, je me retrouvai, marchant dans la rue tel un fantôme. Machinalement je poussai la porte du Villon, le bar-tabac du coin, et contrairement à du temps de mon vivant, je m'installai à une table. Thierry le patron m'apostropha :
- Alors Monsieur Loubet, un café et trois gauloises sans filtre, comme d'habitude.
Je bredouillai un oui poli bien que ne sachant pas quelle attitude adopter.
Thierry revint avec ma commande. Je cherchais la monnaie quand il me dit :
- Laissez Monsieur Loubet, laissez. Aujourd'hui pensez bien que c'est pour moi.
Madame Gudulle est déjà passée, forcément tout le monde est au courant. Si c'est pas du malheur quand même. Bon c'est pas le tout, racontez-moi, ça fait quoi de se retrouver mort ?
- Ben, ça fait un peu bizarre, comment dire, en fait c'est comme la vie mais en mort quoi.
Oui, j'étais bien mort. A peine prononcée, je me rendais compte du ridicule de ma réponse. Thierry s'esclaffa en me gratifiant d'une tape dans le dos et, alors qu'il devisait sur les méfaits du tabac qui avaient causé mon trépas, je pris conscience du côté irréel de la situation. Il n'avait même pas paru surpris en me voyant. En fin de compte, bien qu'étant mort, rien n'avait vraiment changé. On me parlait, on m'écoutait, on aurait pu accepter mon argent. Je m'empressais de boire mon café et je partais en prétextant un emploi du temps chargé. Thierry me salua d'un air entendu, genre… forcément être mort ne doit pas être de tout repos.
Je marchais comme une âme en peine sans comprendre ce qu'il m'arrivait. Je n'avais pas vu de couloir lumineux, je n'avais pas vu défiler ma vie en accéléré et pourtant j'étais mort.
Ainsi après avoir passé ma vie à n'avoir pas su la combler, il semblait que je fusse obligé maintenant de remplir ma mort. Ben si ça c'est pas de l'arnaque…
Gilles Gras