L’encre de ses yeux
Durant des années nous avions joué à nous ignorer. Nous nous étions cherchés jusqu’à nous oublier, convaincus que ce serait pour mieux se retrouver. Je me demande si, déjà tout petit, ce n’est pas elle qui dormait au fond de mes rêves. Je n’y avais jamais prêté attention jusque là, à croire que sa présence allait de soi, comme un fait établi qui ne se discute pas.
Vous savez, le genre beurre dans les nouilles.
Alors, naturellement, elle s’est installée, prenant la place que je lui offrais, sans lutter, sans imposer. Chacun tentait d’apprivoiser l’autre, soucieux de rester, elle et moi, malgré les écueils, en accord avec cette conception de la vie que nous nous construisions pas à pas.
Au fil du temps, ce qui avait semblé anecdotique devint incontournable puis salutaire.
Nous étions conscients de flirter avec cette union fragile de la raison et de la passion.
J’entends déjà les gens bien intentionnés dire que cet équilibre harmonieux n’est qu’une abstraction et que sa réalité quotidienne n’est accessible qu’à une certaine forme d’élite, que si l’on tient compte de la nature complexe de l’homme et de sa propension à nier l’évidence...
Je vous rassure, point de concept tortueux et inaccessible, il suffit simplement d’un peu d’honnêteté, beaucoup d’amour et un soupçon d’exigence pour l’avenir.
Vous voyez quoi, le genre nul besoin d’être sorti de la cuisse à Saint-Cyr.
Oui, ne vous en déplaise, notre vie s’écoulait paisiblement.
Je m’émerveillais de sa présence rassurante. Elle était là, postée telle une sentinelle d’un autre temps, prompte à répondre aux appels surgis du fond de mon malheur. Elle était le flambeau illuminant l’abîme de mes soirs. Je pouvais crier ma colère au vent de l’injustice, elle se tenait tout près de moi, sachant attendre pour mieux endormir mes souffrances, sachant bousculer pour mieux réveiller mes espoirs.
Face au monde dans sa froide inhumanité, j’existais car j’avais la chance de ne pas être seul. Quand l’amertume s’épanchait en un baiser partagé et se dévoilait si pâle dans le soir qui tombe, elle se faisait plus présente. Il me suffisait de plonger le regard dans ses prunelles d’amour, pour retrouver cette étincelle de vie émergeant d’une tombe trop vite refermée.
Sans doute lassée de mes combats contre le monde malade de haine et d’indifférence, elle a fini par s’éloigner de moi pour mieux me quitter. Je me suis refermé sur moi-même. J’avais tellement envie d’être seul que je me sentais encore de trop. J’étais devenu comme ces anges de la mort, bardé d’explosifs, susceptible de sauter d’un moment à l’autre. Pourtant, dans un sursaut, je finissais par me prévenir à temps afin d’évacuer ces lieux devenus trop dangereux.
Je pris conscience qu’elle avait réussi à me marquer de son empreinte indélébile.
Ma raison, bien que partie, m’avait appris que la vie était trop précieuse pour être dilapidée.
Tu peux railler, faucheuse éternelle, mais quand mon errance me mènera au bord du ruisseau où chacun se fond à devenir une flaque, je sais qu’elle sera de nouveau là, auprès de moi, dans une ultime provocation, pour soulager celui qui rôde à l’abandon.
Alors,
Pour garder le souvenir de sa présence,
J’écris pour tuer ce qui me reste de silence.