Et vous, comment vous dormez ?


Au premier abord, la question semble idiote.
Je vous rassure tout de suite, elle est idiote, comme tout ce qui va suivre.
Ainsi vous êtes prévenus, ça m'évite les réflexions désagréables qui ne vont pas manquer de fuser. D'autant que le seul responsable de cet état de fait c'est mon côté malade, le côté atteint d'une maladie sur laquelle on devrait s'apitoyer et non pas se moquer.
Pour rendre mon propos plus clair, il faut vous préciser que ce côté est mort. Je suis un lésé cérébral par accoutumance, une espèce d'hémiplégique par habitude.
Comment c'est pas clair ?…
Bien sûr vous ne pouvez pas comprendre, j'ai tout simplement oublié de commencer par le commencement ?

Et vous, comment vous dormez ?
Moi je dors en chien de fusil sur le côté.
Le problème c'est que je dors toujours du même côté et non pas en alternant comme pour se faire bronzer.
Un matin je me suis levé, comme tous les matins, sauf que cette fois-ci je suis tombé. Le côté sur lequel je dormais avait fini par s'endormir définitivement. Seul le côté éveillé s'est levé, pour se retrouver par terre. Sa première réaction a été de secouer l'autre côté pour qu'il l'aide à se relever, mais il a fait la sourde oreille. Allez expliquer à un côté, que l'oreille opposée n'est pas sourde mais morte, comme tout ce qui se trouve de l'autre côté.

Voilà. J'en suis réduit à l'état de moitié.
Au quotidien c'est pratique et …pas pratique. Des fois c'est agaçant, d'autres fois peu valorisant : à moitié sourd, tantôt amnésique, tantôt épileptique. Alors je me ménage, ce qui me vaut des réflexions du genre - Tu ne finis jamais ce que tu entreprends !
Hé ! forcément, quand on fait les choses à moitié…
Je ne peux plus marcher, conduire, déambuler. Mais je peux m'évader, m'aventurer. Je peux encore rêver, je peux écrire. Et quand ça plaît pas je dis que c'est le côté malade. En général les gens s'apitoient et pardonnent. C'est fou d'ailleurs comme les gens sont plus gentils… Forcément leur gentillesse ne s'adresse qu'à ma moitié, l'autre de toute façon maintenant elle s'en moque.

J'en profite, je compense. Après tout mon côté n'est pas mort de gaieté de cœur.
Je sens maintenant chez moi un côté fataliste mais sans amertume.
Bien qu'ayant perdu une partie de moi-même, j'ai retrouvé la complicité de ma femme. Elle est beaucoup plus attentionnée, plus…maternelle. Je vous le dit sincèrement, il en faut de l'amour et du courage pour me supporter, même à moitié.
Désormais tous les soirs, elle vient me border.
Avant de m'embrasser tendrement,
elle me replace en chien de fusil sur le côté… celui qui est éveillé bien sûr.

Comme ça il peut s'endormir paisiblement……


Gilles Gras

Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...
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