C’est bon d’avoir des copains
Régulièrement ils se retrouvaient Fred, Pat et Jean Phi pour un petit graillou, tantôt chez l’un tantôt chez l’autre.
Toujours le même rituel.
Fred amenait les grillades, Pat la boisson et Jean Phi fromage et dessert. Ils partageaient tout, sans calcul, animés de cette belle amitié qui traverse le temps malgré les écueils.
Et c’était parti pour une bonne soirée de franche rigolade entre mecs occupés à refaire le monde sans se prendre au sérieux.
Inutile de préciser que leurs grands discours étaient agrémentés de blagues dont l’innocence était inversement proportionnelle à leur insouciance. Que voulez –vous trois mecs ensemble, même sérieux, ça déménage.
Ce soir là Pat arriva en retard, (remarquez il était toujours en retard mais il était vite pardonné vu que c’est lui qui apportait la boisson). Mais ce soir là il était surtout accompagné par Nathalie présentée comme une copine (du genre faites pas les cons les gars c’est du sérieux).
Jamais auparavant ils n’avaient envisagé, qu’un jour, l’un ou l’autre puisse venir accompagné.
C’était une première. On sentait une certaine retenue dans les propos et dans les attitudes. Chacun semblait comme gêné. Mais Nathalie était une fille sympa, rigolote, pleine d’humour, faisant preuve d’esprit (si, si dans les histoires une telle fille ça peut exister grâce au principe de l’abstraction, de la métaphore poétique). Sans doute voulait- elle se montrer sous son meilleur jour pour les potes, sans doute Pat l’avait un petit peu briefé avant de venir, toujours est- il que l’ambiance se détendait au fil de la soirée et des bouteilles vides. Ni Fred, ni Jean Phi n’avaient songé un instant, avec leur humour parfois douteux, à reprocher à leur copain de leur avoir imposé la présence de Nathalie.
Et chacun d’admettre que la présence féminine avait du bon. Les sujets abordés étaient beaucoup plus riches, la rigolade semblait plus déridée, plus franche, plus complice.
Et puis l’amitié pardonne plus qu’elle ne reproche.
Ouais, sauf que la métaphore poétique a les limites que la froideur de la réalité veut bien lui concéder.
Pat s’est empêché de trop boire devant les regards inquiets de Nathalie, ce qui eut pour effet d’augmenter considérablement le degré d’alcoolémie des deux autres.
Fred, plus il boit plus il se sent l’âme poète, tendance latine… vous voyez la tendance…qui parle avec les mains quoi ! Nathalie elle n’a pas aimé le romantisme de ses propos, pas plus qu’elle n’a aimé les digressions tendance corps de garde de Jean Phi.
Pat voulant calmer le jeu lui a proposé de rentrer se coucher.
Vu sa réaction, elle a pas dû entendre « rentrer » (ou Pat a oublié de le dire).
Toujours est-il qu’après les avoir copieusement insultés, elle est partie en claquant la porte.
Et les trois de se regarder, conscients d’avoir sans doute poussé le bouchon un peu loin, ils savaient que de toute manière, rien ni personne ne pourrait la faire revenir.
Pat s’en serait bien voulu, au moins accuser le coup, il n’eut même pas le temps d’être triste. Fred et Jean Phi le réconfortaient déjà avec ces mots que seuls les potes connaissent.
Après tout, l’essentiel était préservé, il lui restait les copains…
avec tous les trois la même interrogation en tête
Et si l’amitié détruisait plus qu’elle ne construisait.
Gilles Gras