Le petit Tibétain.


Il a six ans, on ne sait d’où lui est venue cette passion pour l’Asie. Il dessine des pagodes, des bouddhas, des idéogrammes qu’il copie sur des images, des livres, des paquets de pâtes chinoises.

En vacances on l’emmène à N… où des rapatriés d’Indochine ont construit une pagode. Il est impatient. Pas de chance, on est le matin mais on ne peut visiter que l’après-midi et le restaurant où l’on devait manger des Nems est fermé.

On se replie dans l’autre restaurant ordinairement français.

Accueil discret, entrée dans la grande salle blanche. Une salle banale beaucoup plus longue que large avec posées régulièrement au mur des appliques et peut-être quelques tableaux. C’est une salle où l’on pourrait danser, qui sent encore l’accordéon et la guitare électrique. Une salle pratique pour mariages et banquets, peut-être concours de belote. Facile à entretenir, elle semble lisse et n’est marquée d’aucun goût particulier, le genre qui peut plaire à tout le monde ou en tout cas ne pas déplaire.

Au milieu du mur de droite, sans détour : les toilettes.

Aujourd’hui, beaucoup de tables, petites, pour trois ou quatre personnes, maximum.

Derrière la leur, un homme asiatique, seul à la sienne.

Puis s’installe à une autre, un couple de vieux bon-vivants, elle rit, mange avec plaisir et nourrit en douce le chien du lieu.

C’est tout pour la clientèle du jour.

La serveuse brune est aimable. Le repas est simple et bon.

Le monsieur seul, engage la conversation, on lui dit qu’on est venu pour le petit ; il le regarde et dit en souriant : « cet enfant est une vieille âme, c’est un petit Tibétain, regardez ses yeux, ses sourcils… jusqu’à sept ans il aura le souvenir de ses vies antérieures… ce sera un bon, il faut le soutenir…allez voir pour lui le Vénérable ! »

L’enfant ne dit rien, les adultes sont émus, troublés.

L’après-midi se passe en visite, du monumental à l’infime détail, il faut tout voir, mais on ne pousse pas jusqu’au Vénérable. La seule personne aperçue dans le parc est cette petite fille qui de façon charmante croise et recroise le chemin du garçon qui, lui, s’applique à l’indifférence.

Il veut des photos qu’on lui fait avec ardeur, mais on ne peut en faire dans le temple, alors on achète la carte postale de l’autel.

L’enfant rit beaucoup de l’adulte qui met son gingembre confit dans son thé comme on y mettrait un sucre. D’où tient-il que ce ne serait pas comme cela qu’il faut faire ?

Il regarde et voit tout avec application et bonheur.

Le soir avant de se coucher, il prend un petit air triste, boudeur pour demander :
« Hein que je suis pas un petit « bétain » ?


Françoise Charrière

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