Pas à pas.
J’ai marché pour suivre mon frère,
J’ai marché pieds nus sur le sable mouillé en ramassant des coquillages, avec un petit pull rouge,
J’ai marché très vite avec ma canne à pêche et la nuit qui tombait et me faisait peur,
J’ai marché le long de la caserne en poussant mon bébé sous la pluie,
J’ai marché sous mon sac à dos en regardant des fleurs inconnues jaunes et roses,
J’ai marché dans ma rue en évitant les crottes de chien,
J’ai marché avec les jambes tremblantes sous la publicité de la moutarde de Dijon qui s’étalait sur le mur de l’école,
J’ai marché avec une seule canne anglaise car avec les deux j’avais peur de tomber,
J’ai marché dans un beau costume blanc avec mes cheveux longs et mes joues bronzées,
J’ai marché en rang avec ma jupe plissée et mon béret bleu marine,
J’ai marché en lançant de doux pétales au parfum délicieux, à la Fête Dieu,
J’ai marché à toutes les blagues de Loup mon beau frère qui est mort et qui ne pouvait plus marcher,
J’ai marché sur la lune en pensant à l’an deux mille,
J’ai marché avec ma valise dans les bras parce qu’elle avait perdu sa poignée,
J’ai marché sur le bord d’un trottoir en me sentant toute légère après mon premier verre de vin blanc,
J’ai marché sur un glacier avec tout le froid qui me suivait,
J’ai marché avec les pieds en sang dans des chaussures de montagne en cuir et la tête dans les nuages,
J’ai marché dans ma vie en écrasant de petites herbes fragiles et des beautés que je ne voyais pas,
J’ai marché sous l’oeil de mon père,
J’ai marché avec ma petite fille et sa toute petite main si douce,
J’ai marché avec des sacs à provisions qui m’ont fait très mal au cou,
J’ai marché dans des chaussures à talon et aussi dans des sabots,
J’ai marché avec l’envie de lui donner la main mais cela ne s’est pas fait,
J’ai marché en râlant, en pleurant, en riant, en criant et en silence aussi,
J’ai marché en bottes comme mon grand père le souhaitait à cause des vipères,
J’ai marché tête baissée sur des chemins qui ne menaient nulle part,
J’ai marché en grand amour sur le gravier d’un jardin public, puis vingt ans plus tard nous y avons marché à nouveau et parlé de cet amour là,
J’ai marché sur la pointe des pieds pour que l’on ne sache pas à quelle heure je rentrais,
Hier j’ai marché pieds nus sur la terre de mon jardin.
Françoise Charrière
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