Inventaire.
A l’hôtel à Perpignan à 13 ans, j’ai dormi avec mon frère dans un grand lit avec le polochon entre nous deux comme ma mère me l’avait dit.
A Cahors dans un Château-Hôtel somptueux j’ai dormi avec un mari tout neuf, une chemise de nuit en dentelles et mes affaires de toilette dans un sac en plastique.
A Bordeaux dans un hôtel minable j’ai dormi avec un homme barbu qui me trouvait timide.
Dans les Alpes j’ai dormi dans un refuge, dans la paille sur un bat-flanc de bois avec les autres à côté, pas d’eau pas de lumière, c’était la première fois.
Dans le Jura j’ai dormi seule dans un lit de fer gris, avec une table une chaise grises, une fenêtre grise et derrière la porte grise plein d’enfants dans un dortoir avec un qui pleurait.
Sur la mer sur un bateau sur une couchette en pointe j’ai dormi avec le plafond tout près de ma tête… et toujours du bruit.
Dans les Landes je n’ai pas pu dormir. L’odeur de fumée éteinte, le froid, la saleté me tenaient si raide si fermée que le sommeil n’a pas pu entrer.
Dans les Vosges dans une petite chambre toute en bois dessus, dessous, partout, j’ai cru que j’habitais mon cercueil.
Dans mon enfance aux nuits de Toussaint et de Pâques j’ai souvent dormi dans un lit aux draps rugueux et humides. Je comptais les fleurs au mur. Je descendais doucement mes pieds. Je ne touchais pas le fond du lit.
Dans le désert j’ai dormi sous les étoiles avec une mousseline sur le visage quand il y avait du vent ou des insectes et chaque soir je m’éloignais un peu plus des autres jusqu’à dormir auprès d’un rocher, mais pas trop près à cause des bêtes, et croire que toute cette beauté était pour moi seule.
Cette nuit je dormirai dans mon très grand lit avec ma brique vernissée bien chaude et des livres tout autour… demain les cloches me réveilleront et le soir me dira où dormir.
Françoise Charrière
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