Le cri du silence
Son médecin la félicita quand elle vint chercher les résultats. Elle sourit, comme elle avait vu ses amies le faire à l'annonce de la nouvelle tant attendue. Elle se sentait heureuse, tellement heureuse de rendre son mari père, lui qui attendait depuis si longtemps un enfant. Elle n'avait pas voulu le lui apprendre avant d'en être certaine mais, maintenant, comment trouver les mots parfaits qui parleraient du petit bout d'avenir qu'elle portait en elle ?
Quand elle rentra, elle espérait qu'il serait déjà là : il lui demanderait d'où elle venait et les paroles jailliraient ainsi d'elles-mêmes. Mais il arriva plus tard et, comme il semblait préoccupé, elle ne dit rien. Elle estimait que l'arrivée de leur enfant méritait un climat plus serein et décida de la retarder jusqu'au lendemain.
La journée s'écoula lentement. Elle se sentait un peu bizarre et attribua cette manifestation à la nouvelle fonction de son corps. Elle s'étonnait cependant de ce changement si brutal.
Le soir, malgré ses résolutions, elle ne parvint pas à lui parler. Elle s'efforçait de l'approcher, de se lover contre lui, de l'entourer de ses bras afin de lui murmurer les mots magiques au creux de l'oreille mais, au dernier moment, ils s'immobilisaient au fond de son esprit et elle se contentait de l'embrasser.
Plusieurs jours passèrent sans qu'elle réussît à surmonter ce blocage. Obnubilée par ce curieux phénomène, elle se réveillait angoissée et traînait ce malaise tout au long de la journée. Elle savait que, plus le temps passait, plus il lui serait difficile de se justifier : son mari lui en voudrait d'avoir autant attendu. Mais elle ignorait comment sortir de cette impasse.
Un après-midi, alors qu'elle travaillait sur un dossier, elle crut trouver la solution : elle allait lui écrire. Elle saurait mieux lui expliquer pourquoi elle avait tant tardé. Mais le tremblement subit qui s'empara de sa main rendit le début de son message illisible. Elle respira à fond, s'appliqua à se calmer et recommença. Les mots s'alignaient, s'agitaient, déformés. Elle reprit une feuille et traça les lettres une à une, lentement. Quand elle eut terminé la première phrase, la seule qui lui venait à l'esprit, elle ne put reconnaître l'étrange calligraphie qui s'étalait sur la page. Elle soupira, froissa le papier et le jeta. Elle se pencha à nouveau sur son travail et rédigea rapidement une note. Son écriture était redevenue normale.
Quelques jours plus tard, elle tomba malade. Elle appela un médecin qui ne la connaissait pas. Il diagnostiqua une légère grippe et lui prescrivit quelques médicaments. Quand vint l'heure de les prendre, elle ressentit une soudaine aversion pour les suppositoires et se refusa à les enfoncer dans sa chair. Sans rien dire, elle les jeta et se contenta d'ingurgiter du sirop et des gélules.
Elle passa une mauvaise nuit. Fiévreuse, elle s'agitait dans son sommeil, tourmentée par les bribes de rêves qui affluaient. Un homme, dont elle ignorait l'identité, la chevauchait. Elle ne voyait de lui que son sexe, si long qu'il se mua en serpent quand il se faufila en elle et la transperça jusqu'aux entrailles. Elle s'éveilla en sueur et ne parvint pas à se rendormir, obsédée par ces images. Elle se souvint alors de sa première relation sexuelle, qui l'avait écoeurée, presque traumatisée. Elle n'avait pas supporté qu'un corps étranger se réfugiât en elle. Elle s'avoua alors qu'elle n'appréciait toujours pas cet acte tellement barbare. Elle le tolérait mais repoussait son mari dès qu'il atteignait l'orgasme. Qu'il s'attarda sans raison la dégoûtait plus que tout.
Les jours s'écoulèrent insidieusement tandis que chaque nouvelle tentative pour aborder le sujet avortait systématiquement. Elle essaya de demander conseil à une amie, puis à sa mère, mais ne réussit pas davantage à mettre au monde les mots désirés. Elle commença à s'examiner dans le miroir de la salle de bains. Son corps, pourtant identique à l'ancien, la trahirait d'ici peu. Elle éprouva l'étrange impression d'être prisonnière, alors que c'était elle qui séquestrait quelqu'un.
Une nuit, elle rêva que le foetus lui fendait le ventre pour s'enfuir au plus vite. Elle hurlait, horrifiée par la déchirure sanglante de son abdomen qui laissait apparaître la tête du monstre. Il écartait les chairs avec ses moignons et s'expulsait de sa geôle. Elle ne prêtait pas davantage attention à lui, torturée par la souffrance physique. Ce cauchemar ne la quitta plus. À tout instant de la journée, il ressurgissait sournoisement et la plongeait dans une angoisse grandissante.
Pour échapper à ses obsessions, elle acheta quelques livres sur la grossesse, espérant ainsi sublimer son état. Mais les descriptions des différentes manifestations et des risques encourus accentuèrent son malaise. Son corps, qui l'avait laissée indifférente jusqu'à présent, lui répugnait dès qu'elle l'observait. Elle aurait voulu s'arracher les seins, déjà plus gonflés. Elle transposa l'image d'une femme enceinte de huit mois sur sa propre anatomie mais rejeta la comparaison. Elle détestait s'imaginer ainsi.
Bien qu'elle ne ressentait aucun des symptômes de la grossesse et qu'elle ne souffrait même pas de nausées, la nourriture commença à lui inspirer du dégoût. Elle renonça tout d'abord à manger de la viande, qu'elle n'avait jamais vraiment appréciée. Les légumes la lassèrent rapidement. Elle se força pendant quelque temps à grignoter un peu de fromage ou à avaler un yaourt. Bientôt, elle ne put venir à bout d'un petit-suisse. Elle rejeta même les fruits, que pourtant elle adorait. Son mari s'inquiéta de ce manque d'appétit grandissant et entreprit de lui préparer ses plats préférés. Parfois, il rentrait avec des gâteaux achetés dans la meilleure pâtisserie de la ville. Mais, après quelques efforts, elle refusa définitivement d'absorber tout aliment. Ce jeûne lui fit perdre rapidement plusieurs kilos et la poudre qu'elle déposait sur ses joues ne trompait personne : elle était livide.
Son mari voulut appeler leur médecin mais elle s'y opposa violemment ; elle craignait trop qu'il révélât son état. Elle finit par accepter l'homme qui avait soigné sa grippe. Il ne se doutait de rien et se contenta de lui prescrire des ampoules qui lui redonneraient de l'appétit. Elle fit semblant de les prendre mais ne put jamais les ingérer. Elle continua de ne rien manger et dépérissait de jour en jour. Quand le docteur revint, il diagnostiqua une anorexie et la fit hospitaliser.
L'interne préconisa de la mettre sous perfusion afin de l'alimenter de force. Mais elle ne supportait pas l'idée qu'une aiguille s'introduisît dans sa peau. Elle se débattit et on dut l'attacher. Elle devenait hystérique et hurlait qu'elle ne voulait plus jamais que quelque chose la pénétrât. Un psychiatre fut appelé en urgence mais il échoua à lui extorquer la moindre explication. Elle le regardait sans parler, les yeux figés par la peur. Il tenta de la rassurer et, pour obtenir sa confiance, ordonna de la détacher. Dès que l'un de ses bras fut libre, elle arracha la perfusion. L'infirmière protesta mais le psychiatre demeura inflexible : pour la nourrir, il fallait d'abord soigner son esprit torturé. L'interne finit par céder et décida de lui laisser deux jours. Après quoi, il serait obligé de recourir à sa méthode : elle risquait de mourir de faim.
Pendant la nuit, du sang s'écoula entre ses jambes. Sans l'avoir réellement désiré, elle avait réussi à chasser l'intrus. Elle se sentit purifiée mais savait que manger, boire et même respirer la polluerait à nouveau. Elle sonna l'infirmière et lui expliqua qu'elle n'arrivait pas à dormir et que seule la couture la calmerait. Pourrait-elle lui donner du fil et des aiguilles ? La jeune femme, qui avait reçu l'ordre de ne pas contrarier la malade, accepta, à condition qu'elle se nourrît un peu. Elle acquiesça d'un signe de tête. Ravie de ce succès inattendu, l'infirmière s'empressa de lui apporter de quoi coudre ainsi qu'un repas froid. Mais elle la quitta aussitôt car un autre patient la demandait.
Elle respirait doucement, comme pour éviter d'absorber l'air vicié de l'hôpital. Elle choisit la plus grosse aiguille et commença son travail minutieux.
Le lendemain, on la découvrit morte. Elle s'était cousu tous les orifices, du sexe au nez, afin de s'isoler des miasmes du monde extérieur.
Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...
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