Viridiana


Viridiana avait décidé de vomir tout ce qu'elle absorberait du jour où elle avait calculé que sa génitrice ne pouvait être sa mère. Elle la trouvait beaucoup trop tarte, moche, grosse, vulgaire, frigide, imbaisable, sinistre, bruyante, foldingue et incertaine. Elle ne gardait aucun souvenir positif de sa petite enfance, période où d'ordinaire un état quasi osmotique contente mère et fille, quand mère et fille s'entendent bien. Rien, même pas les faibles attentions que lui portait sa génitrice ces derniers temps, rien ne la rachetait aux yeux de Viridiana. Au lieu de s'en balancer, de passer à autre chose, de s'intéresser aux autres, aux hommes, au sexe, à la vie, à la religion, au cinéma, aux études, à la drogue ou à sa coupe de cheveux, elle ruminait la chose puis d'un jet vomissait dans les toilettes ou les caniveaux.

Las, elle maigrit, manqua des vitamines nécessaires à un bon équilibre, perdit ses dents, ses cheveux, ses muscles, pâlit, déclencha un ulcère à l'estomac qui la pliait en deux entre deux remontées acides.

La médecine prescrivit l'internement dans un service hospitalier très joyeux et joliment décoré pour jeunes anorexiques. Elle continua quelques temps de vomir de concert avec ses petites camarades. Puis s'empiffra de bonbons à la guimauve, reprit du poids, en reperdit en faisant des abdo fessiers de manière intensive et compulsive, exaspéra son psychanalyste en répétant dix fois la même chose : ma mère est grosse, moche, vulgaire gna gna gna...

Pendant ces longs mois, elle gagna l'avantage de ne plus fréquenter du tout sa génitrice, opéra une sorte de transfert monstrueux en adoptant Madame Lefémur, employée au service de nettoyage de l'hôpital. Celle-ci, vieille fille frustrée, la berçait sur sa forte poitrine, cachées dans la lingerie et assises confortablement sur un tas de linge sale.

Le temps passa, Viridiana alla mieux, reprit ses études tout en se maintenant bien à l'écart de sa famille honnie, passa un BEP de cuisine puis à la fin de ses études trouva immédiatement un emploi à la cantine de l'hôpital où elle vit toujours entre ses casseroles et le linge.


Claude Cordier

Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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