Sabine
On l'avait appelée Sabine à cause de l'enlèvement du même nom. Dès le huitième mois de grossesse, elle se présentait mal, on diagnostiquait l'obligation de césarienne, et cela fit hurler le médecin traitant et la famille elle même, tant il est important dans nos contrées que la femme enfante dans la douleur mais par les voies naturelles, que diable !
Sabine depuis le septième mois de grossesse avait décidé qu'elle serait bien, positionnée ainsi en travers, le dos vers le haut, comme la montagne, et les extrémités des membres vers le bas. Quand le " travail " s'annonça, la mère de Sabine se rendit à l'hôpital en compagnie de son époux, tous, les internes, les médecins, les sages femmes, tentèrent de redresser le bébé, ils passaient là, mettaient la main, tiraient, poussaient, rien n'y faisait, les petites extrémités de membres perçaient par le col, mais il était impossible de redresser le corps entier pour qu'il se présente comme un plongeur.
Le père de Sabine avait beau répéter à sa mère de bien respirer, de faire le chien et toutes ces choses idiotes que les pères s'obligent à pratiquer par solidarité avec la porteuse, pour ne pas être pris de crise de colite aiguë, ni de ballonnements, ni de perte de conscience, ce qui serait franchement ridicule.
Sabine avait décidé de ne pas plonger la tête la première et elle récolta un enlèvement de type césarienne, avec la grosse coupure, bien large, le sang, la couture au point lancé, la cicatrice, le drain pendant deux jours planté dans le ventre maternel pour éviter l'œdème, la perfusion pour éviter je ne sais quelle carence. Et pourtant, la mère en question ne se plaignit point de tous ces désagréments peu conformes à la règle naturelle. Toutefois, harnachée de la sorte et douloureuse elle renonça à l'allaitement, mais câlina beaucoup Sabine en compensation lors de la tétée du biberon.
Et Sabine, née de travers, décida d'être acariâtre et le fit bien.
Pour être un bébé désagréable, il suffit de peu de moyens : dès le troisième jour à la maternité, entreprendre une grosse diarrhée verte bien malsaine, qui inquiète les parents au plus haut point, fait chuter la courbe de poids de manière spectaculaire et permet les hurlements ininterrompus. Ne pas persister trop longtemps dans ce désordre intestinal car le lait est nettement préférable au jus de carottes. De retour au foyer, organiser les nuits pour qu'elles soient mémorables, brailler de toutes ses petites forces surtout entre trois et six heures, après les parents ne peuvent se rendormir quoi qu'il arrive. Surtout, hurler même quand on a été changé, nourri, bercé, éventuellement régurgiter sur l'épaule paternel ce que l'on a accepté d'absorber, et hurler de plus belle. Faire croire que l'on a mal au ventre et ça le mal au ventre des bébés les parents ne savent pas comment le calmer. Eux, ils prendraient du Polysilane ou tout autre pansement gastrique, mais ils hésitent à donner quoi que ce soit de chimique à leur petite progéniture, et les cris dus au soit disant mal de ventre peuvent durer longtemps.
Car les Ducourant ne sont pas de ces parents modernes et ingrats qui à l'écart dans leur chambre, loin de la nursery, grâce à leurs gros moyens de hauts cadres dirigeants qui leur a permis d'acquérir un vaste pavillon au milieu de la forêt banlieusarde, quoique envahie de bruits nocturnes mais naturels qui couvrent les hurlements des rejetons souhaités certes mais encouragés à ne pas déranger le sommeil court et réparateur de leurs parents travailleurs de l'esprit.
J'avais moi même hérité d'un premier né brailleur la nuit, surtout la nuit, je ne travaillais pas à cette époque et pouvais récupérer le jour quand le bébé en question lui aussi consentait à récupérer ses nuits de hurlements, et je rêvais d'une sorte de bulle où j'aurais pu le mettre et le laisser s'époumoner sans en entendre le moindre son, volontairement inconsciente de son mal être.
Les Ducourant se levaient au moindre cri en alternance, tant monsieur était moderne et impliqué.
Et Sabine ne se privait pas de déranger éventuellement les ébats sexuels de ses parents, ayant depuis sa naissance compris que pour jouir la maman a besoin d'un peu d'intimité et de concentration, comme le papa a besoin pour bander d'autre chose au niveau fantasmatique que les cris de détresse d'un bébé dans la nuit. Vous allez objecter, que la paternité n'a que peu à faire avec la sexualité et que le géniteur devrait comprendre qu'il lui faut prévoir une période plus ou moins longue de latence comme la mère si elle allaitait.
Mais les mères n'allaitent plus réellement, un mois tout au plus, après elles prennent des pilules qui font baisser la montée de lait, elles se soignent leurs cicatrices d'épisiotomie à grand coup de sèche cheveux, les pires ce sont celles qui bénéficiant d'une césarienne improvisée n'ont pas dû subir une coupure vaginale et reprennent très vite l'usage de leur fonction libidinale. Comprenez le désarroi du bébé fille, ou du bébé garçon, car la peine est la même, devant une mère qui après un mois revendique de jouir comme au premier jour. Les bébés n'en ont rien à faire de la jouissance des parents, et même la seule idée que ces deux là pourraient se suffire un temps leur est insupportable. Leur seul but, garçon ou fille est d'exister pour l'un et l'autre en déniant ce que l'un et l'autre pourrait ressentir ensemble. Tous les bébés s'emploient à cette tâche démesurée qui consiste à distancer les deux parents. Quand, par hasard, après dix ans de mariage, le divorce s'annonce, ils font l'innocent et éventuellement la victime alors que depuis le tout début ils ont œuvré à la rupture. S'ils avaient pu, ils auraient accéléré le processus en plaçant au bon endroit la go go girl adéquate devant le père, et le meilleur ami compatissant devant l'épouse bafouée, mais tout n'est pas permis aux rejetons, sauf de faire chier.
Sabine avait tout compris depuis le début, elle avait programmé l'exaspération, la frigidité temporaire, la crise, l'impuissance, le divorce, la rencontre avec le beau père victime honni, juste bon à culpabiliser la mère.
Sabine s'attendait à ce que son père, soit disant frustré, mais s'éclatant en fait avec plus jeune que lui, monte au créneau pour la récupérer, elle, la précieuse, l'irremplaçable, la réclame par voie de justice.
Mais tel ne fut pas le cas, son père tant aimé convola avec une jeunette et oublia sa progéniture. Sa mère devant l'irascibilité de l'enfant baissa les bras, la confia à une quelconque tante résidant en Bourgogne, et la laissa là au milieu des oies sous prétexte de bon air, jusqu'à sa majorité, tandis qu'elle refaisait sa vie avec un godelureau de dix ans de moins qu'elle et produisait deux beaux garçons qui jamais, au grand jamais, ne réveillèrent leur mère au beau milieu de la nuit.
Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...
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