Mathieu
Mathieu Brisbille a sept ans depuis trois semaines. C'est un gentil garçon, aimable avec les voisins, poli avec sa grand mère, obéissant envers ses parents, enfin c'est ce qu'ils croient, et Mathieu ne les détrompe pas, car ce sont de grands anxieux qui ont sans cesse besoin d'être rassurés. Ca Mathieu le sait. On lui a dit et redit, surtout sa grand mère Edwige qui a longtemps à la fois milité dans les rangs féministes du groupe Psychanalyse et politique dans les années soixante dix et suivi à la lettre les préceptes du docteur Dolto en fréquentant la Maison verte en bénévole. Comme c'est elle qui gardait Mathieu quand il était souffrant et manquait l'école, elle a eu de longues heures pour lui seriner les mêmes préceptes et principes que doit entendre un bon fils.
Mathieu, pour son anniversaire il y a trois semaines, n'a pas souhaité une panoplie de GI Joe ou une auto totocommandée, non, il a voulu adopter un raton. M. et Mme Brisbille ont fait de drôles d'yeux ronds en entendant sa demande, mais n'ont rien dit. M. Brisbille, élevé par la militante Edwige, se doit d'être un homme tolérant et Mme Brisbille, déléguée FCPE et sympathisante écologiste ne peut officiellement avoir quoi que ce soit contre les rats. Elle a bien objecté que ce pauvre petit rongeur serait bien malheureux en cage, mais Mathieu a lui rétorqué que de toutes façons, en cage il l'était déjà, puisqu'il irait le choisir dans une animalerie du quai de la Megisserie où, c'est bien connu, les animaux sont tassés, mal nourris et stressés. L'existence du rat dans la famille Brisbille devrait être en tous points préférable à la promiscuité des cages du marchand. D'autant, que Pitipou le chat vieux de 17 ans est quasi impotent, plus par paresse et défaitisme que par handicap et ne voit ni n'entend plus très bien. Le raton ne sera pas en danger même si Mathieu le laisse vaquer dans l'appartement, car pour la grand mère il est hors de question de lui passer un collier ou une laisse.
Lors donc, Madame Brisbille un samedi accompagna son fils sur les quais et Mathieu choisit rapidement un rat mâle, de quelques mois, au pelage noir et blanc, à la queue couleur ficelle et au nez rose. Il le choisit car l'animal se dressa sur ses pattes arrières quand Mathieu s'approcha de la cage où dormaient entassés comme des bûches une vingtaine de congénères pas intéressés.
Mathieu présenta Bobily le rat à Pitipou le chat qui n'en dit mais et se retourna vers le mur après l'avoir discrètement senti du bout du museau.
Bobily fut installé dans une cage relativement spacieuse pour ses débuts de rat cloîtré, on ajouta un biberon d'eau suspendu, une maisonnette en forme d'igloo et de la paille à l'odeur de miel et il fut nourri à l'identique du reste de la maisonnée en évitant bien évidemment, les sucreries, le chocolat et trop de graisse. En fait, il mangeait comme Mme Brisbille qui se surveille.
Monsieur et Madame Brisbille se demandèrent s'ils n'auraient pas mieux fait de lui acheter un Furby parlant et électronique à la place, le jour où ils découvrirent Mathieu assis à la table de la cuisine en train de grignoter les restes de Bobily. Ils ne surent quoi dire quand ils comprirent que leur fils bien aimé avait introduit le raton vivant dans le four à micro ondes, avait mis en marche à 1000 watts, le nombre de secondes leur importait peu, l'état de saleté du four en disait plus long que toutes les données scientifiques.
Mais pourquoi ? Pourquoi leur fils avait-il commis cet acte monstrueux ? Et pourquoi le manger ? Et comment accepter ses explications : Il était tout mouillé, il l'avait lavé parce qu'il sentait trop le pipi, il ne savait pas qu'il n'aimerait pas le micro onde, il avait hésité devant le sèche linge électrique et avait choisi le micro onde parce qu'il ne tournait pas, il avait été très surpris de l'odeur et du fait que le petit corps avait quasiment explosé comme une baudruche, après avoir beaucoup tempêté puis pleuré, il avait décidé de manger les restes pour ne pas devoir les jeter à la poubelle, par affection en somme. " Certains aborigènes n'hésitent pas à faire de même avec leurs semblables, par compassion ou empathie" compléta Edwige qui n'en loupait pas une.
Madame Brisbille se retira prestement pour aller vomir son pot au feu aux toilettes, son mari resta blême et atterré face à la table de la cuisine et à Mathieu qui continuait sa mastication avec une application certaine.
Pitipou entra la queue en point d'interrogation attiré par le fumet, puis retourna se coucher constatant que personne ne lui donnerait d'explication convenable.
Bobily n'avait probablement pas souffert, sa vie avait été simplement écourtée, d'ordinaire un rat vit deux ans en captivité, mais on peut songer que sa future réincarnation lui sera profitable n'ayant pas eu le temps de pêcher en aucune sorte.
Mathieu, qui malgré l'éducation scientifique que lui donnèrent ses aînés se révélait mystique, demanda que l'on fasse une prière devant les petits os, la prière disait ceci :
" Prions pour l'âme de Bobily, mort prématurément par accident non prémédité et tout à fait involontaire, prions pour qu'elle migre joyeusement vers un petit corps approprié et que sa vie future soit longue et heureuse. "
Les trois adultes répétèrent les paroles de l'enfant en se regardant mutuellement avec un drôle d'air.
Le mois suivant, Mathieu Brisbille réclama un autre animal pour lui tenir compagnie, il avait pensé à un iguane, mais on le lui refusa tout net, le furet aussi, on lui conseilla le poulet avec comme démarrage obligatoire le poussin qui est si joli. La pensée profonde des parents Brisbille était qu'un poulet, certes aimé, pouvait supporter la cuisson au micro onde et se révéler consommable. Comme ils ne savaient pas jusqu'où irait la dinguerie de leur fils bien aimé, ils paraient le coup.
Mathieu n'y vit que du feu et fut fort content d'avoir un poussin comme compagnon temporaire, très temporaire.
Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...
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