Benjamin


J'ai pas fait pipi à la culotte, dès qu'on m'a proposé le pot, je m'y suis assis gentiment et je leur ai donné ce qu'ils attendaient, j'étais comme on dit propre avant l'heure. J'ai fait pareil avec l'écriture du prénom, vite j'ai su marquer sur l'ardoise Benjamin, et ce n'était pas simple, j'ai alors rêvé m'appeler Tutu comme n'importe qui. Puis j'ai bien compris comment me faire bien voir en comptant jusqu'à cent. Ensuite j'ai énoncé des phrases construites avec sujet, verbe, complément : " Tutu ouvre la boite de sardines et donne le poisson au chat qui est très content. " et je prononçai des mots longs et compliqués avec une certaine délectation comme " othorhinolaryngologiste " ou " roastbeefmayonnaise " Ils étaient fous de joie, criaient au génie ou je ne sais plus quoi. Tant pour eux est extraordinaire le fait qu'un semi bébé donne des sardines au chat qui n'a rien réclamé.

Alors, à la demande de Madame Blanchon l'institutrice, on m'a fait sauter le cours préparatoire parce que j'avais appris à lire et à écrire en m'exerçant sur le clavier du minitel et parce que mes dessins étaient, paraît-il, très élaborés. Quand je dessinais une auto, je détaillais les pièces du moteur et ça avait l'air de leur convenir, je fis de même avec le corps humain en plaçant les organes bien partout où il fallait, et ils n'en revinrent pas. On décida que je serai soit mécanicien, soit chirurgien. On me mit dans une école spéciale pour les gens comme moi qui font tout plus vite et mieux que les autres sans toutefois avoir la grosse tête. On ne s'ennuyait pas entre nous, nous pouvions parler de tout, moi ce que je préférais c'était disserter sur Schopenhauer. C'est comme ça que mes parents comprirent que je ne serai jamais ni chirurgien, ni mécanicien.

Je finis mes études supérieures de philosophie à vingt ans. Majeur, mon doctorat dans la poche je me fis embaucher chez Benjamine, la fameuse boite de nuit gay du Marais, et en peu de temps je devins danseuse fétiche travestie sous le nom de " Tutu ". Je ne revis plus mes géniteurs déçus qui se consolèrent en adoptant un perroquet parleur qui très vite prononça de longs mots sans en connaître le sens, et cela les contenta.


Claude Cordier

Lire les comme en terre et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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