Tran-quille


JC est tranquille.

Tous les matins, du lundi au vendredi, il se lève à 7 heures précises. Il prend sa douche turbo jet, pomme orientable grâce à un astucieux système d'articulation qui n'est pas sans rappeler un genou métallique. Jet réglable à volonté, quatre positions.
Il se rase ensuite de très près, les agents lubrifiants de sa mousse assurent une glisse parfaite de la lame pendant que l'allantoïne garantit à sa peau une totale protection et que les agents hydratants en préviennent l'assèchement. Il passe sur ses joues un baume après-rasage bi-actif, complexe apaisant et réparateur sans alcool, tout comme son déodorant antiperspirant.

Pendant ce temps, sa femme lui prépare un thé vert, feuille coupe moyenne, qu'elle fait infuser dans de l'eau chauffée par une bouilloire ultra rapide (eau froide rendue à cent degrés Celsius en trente trois secondes). Sa tasse est en grès beige, ornée d'un motif floral vert et jaune. Sa porosité optimale maintient sa boisson au chaud, et il ne se brûle presque jamais. Il se sustente d'un petit déjeuner composé de quatre petits pains suédois, finement tartinés d'une couche de beurre allégé, et d'une pellicule de confiture sans sucre ajouté, dont le pot à couvercle vichy rouge et blanc proclame fièrement l'origine indiscutablement "de terroir" des fruits qui la composent, élaborée selon une recette ancestrale que se transmettent debouche à oreille quelques paysannes initiées.
Il se lave les dents au moyen d¹une brosse vingt-cinq centièmes, recouverte d'une noisette de pâte dentifrice à base de fluorure de sodium, de chlorure de sodium et de bromure de domifène.
Il se rince avec un bain contenant une association (unique) de fluorure d'amines, d'Olafluor et de fluorure d'étain dont l'action favorise indirectement la lutte contre les problèmes de gencives.
Il embrasse enfin ses enfants, un garçon, Paul, 11 ans, et une fille, Géraldine, 9 ans.
Il n'oublie pas de glisser dans la poche intérieure de son costume gris anthracite en laine froide coupe droite trois boutons, pantalon à pinces sans revers, son stylo roller noir dont le capuchon s'orne d'une étoile blanche, ainsi que son palm pilot organizer de fabrication japonaise, cadeau d'anniversaire de Marie, son épouse. Celle-ci rajuste sa cravate en soie, noeud simple, bordeaux à motifs bleus, en harmonie avec sa chemise à col à pointes boutonnées, bleu ciel unie.

Lesté de sa serviette en cuir souple, une petite folie à cinq cent quarante quatre euros cinquante, il peut sortir de la résidence pour gagner à pied la station de métro la plus proche, tous les médecins et organismes de santé s'accordent à recommander une demi-heure de marche rapide chaque jour. Après au total - marche et métro ajoutés - trente sept minutes de trajet, il rejoint son bureau, par l'ascenseur privatif réservé aux cadres échelon trois de la société qui l'emploie. Il met en marche son ordinateur, qui le salue d'un sonal soigneusement choisi par le constructeur pour suggérer dynamisme et joie de travailler. La pendule de son moniteur indique, selon les jours, de huit heures cinquante six à neuf heures zéro trois.

À dix heures vingt huit au plus tôt et dix heures trente deux au plus tard, il prend neuf minutes pour aller faire ses besoins aux toilettes hommes de l'étage des cadres échelon trois. La lunette, automatiquement désinfectée après chaque usage de la chasse d'eau, est d'une propreté parfaite. Chaque jour, il s'en réjouit. Il y voit un signe indéniable de permanence, de qualité, de confirmation de son statut. Entre ses chaussures en cuir à lacets six oeillets, surpiqûre discrète affinant le pied, il contemple avec réprobation quelques traces d'urine laissées au sol par l'un quelconque des ses collègues insuffisamment attentif ou prostatique. Il ne laisse pas cette menue contrariété gâcher son plaisir.
Après treize heures, et avant treize heures onze, il va déjeuner, seul ou avec deux collègues, à la cafétéria du premier sous-sol. Réservée aux cadres. S'il a de la chance, il reste de l'oeuf mayo en entrée. Sinon, il prend des roll-mops. Il continue par une grillade ou un poisson cuit à la vapeur, et s'offre exceptionnellement un dessert, crème caramel ou, encore plus rarement, île flottante. La conversation roule sur les derniers potins de la boîte ou sur le match de football de la veille. Ou du soir. Chacun parle sans écouter les autres. Un seul café.
À quatorze heures précises, il est de retour dans son bureau, jusqu'à dix-huit heures, dix-huit heures trente six, selon la complexité ou l'urgence des dossiers à traiter. Son ordinateur dûment éteint (sonal de joyeux au-revoir), le plateau de son espace de travail parfaitement rangé, en fait totalement vide, il peut reprendre l'ascenseur privatif réservé aux cadres échelon trois, et rejoindre le métro qui, vingt deux minutes plus tard, le conduit à un quart d'heure à pied de la résidence.
La marche rapide est, pour le débutant, une indéniable contrainte, mais après quelques semaines de pratique, elle devient un plaisir et un besoin. Elle facilite la digestion. Elle garantit une meilleure circulation sanguine. Elle a un effet bénéfique sur la tension artérielle et le taux de (mauvais) cholestérol. Elle fait, en outre, passablement baisser le niveau de stress et favorise donc une humeur égale et avenante.

Il embrasse sa femme, ôte ses chaussures, qu'il range dans le placard à cet effet situé à droite de l'entrée de sa chambre à coucher, meuble bon marché en bois noir, distributeur suédois, montage facile sans vis ni clous, non sans y avoir introduit une paire de formes qui leur assureront pour longtemps une excellente présentation, surtout s'il prend le soin de les cirer régulièrement en massant le cuir en profondeur avec un chiffon doux, en insistant sur les plis dus à l'usage.
Il dépose sa veste sur un cintre aux bras adéquatement larges et épais, embouts amovibles en caoutchouc souple, pour conserver à son vêtement une tenue impeccable. Sur la barre horizontale du même cintre, il suspend avec soin son pantalon, veillant surtout à ne pas faire de faux pli. Il enfile un vieux gilet de laine marron défraîchi et un jean de toile épaisse. Il pose sa cravate sur un astucieux objet constitué d'une tige plate en bois, surmontée d'un crochet métallique, d'où partent horizontalement, sertis de chaque côté dans l'épaisseur de la tige, une série de supports, métalliques également, recourbés vers le haut à leur extrémité. Il peut ainsi ranger ses cravates en toute sérénité, avec un encombrement minimum, car le crochet surmontant le support vient évidemment se suspendre à la barre de sa penderie.
Il chausse les vieilles pantoufles que sa femme déteste tant.

Le dîner est pris en commun, et ses enfants vont se coucher aussitôt après, à vingt heures. Il a bien sûr jeté un oeil à leurs devoirs, corrigé telle ou telle erreur, expliqué telle ou telle notion imparfaitement assimilée. Il voit avec une inquiétude amusée venir le moment où il ne sera plus vraiment en mesure de les aider. Mais ce jour est encore suffisamment éloigné. Après dîner, vaisselle rangée dans le lave-vaisselle douze couverts, entièrement programmable d'une simple pression sur une batterie de boutons tactiles disposés sur le tableau de bord situé à l'avant de la machine, il allume la télévision. Un film, un match de football, un talk show, une émission de variétés, un débat politique, un magazine d'informations, un film, au choix, remplissent sa soirée.
Son épouse regarde ou ne regarde pas.

Avant vingt trois heures, il est couché, dents brossées (brosse vingt-cinq centièmes, dentifrice acheté en pharmacie et bain de bouche de prévention des maladies parodontales).
Si Marie le veut bien, ils font rapidement l'amour, assez mécaniquement et avec le niveau de tendresse requis pour une vie sexuelle maritale relativement équilibrée. Huit heures de sommeil lui sont nécessaires pour préserver une bonne forme physique et morale.

Il s'endort souvent en pensant à son week-end.
Il y a le carré de pelouse à tondre, ou la courte haie à tailler, ou les feuilles mortes à ramasser. Le règlement intérieur de la résidence exige une parfaite tenue des abords des logements. Le gardien y veille avec une rigoureuse bonhomie.

Il emmènerait bien Marie et les enfants faire un tour à la campagne. Ou mieux, au bord de la mer.

Mais il ne peut pas utiliser la voiture.

Il l'a complètement détruite sur la route des vacances, peu avant d'arriver au village de bungalows, il y a deux ans et quatre mois, dans l'accident qui les a tués, lui et toute sa famille.


BUGS

Lire les comment taire et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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